Renaître


Je m’en souviens comme si c’était hier… C’était le 31 octobre 1994, il faisait gris comme souvent dans notre région en cette saison. Depuis deux mois déjà, je profitais de ses absences pour préparer mon départ. Petit à petit, telle une fourmi, j’avais mis en sécurité mes biens les plus chers. Pas facile, lorsque l’on ne veut pas éveiller les soupçons. Avec le recul, je n’ose toujours pas imaginer quelle aurait été sa réaction s’il avait découvert que j’allais lui échapper. Un mois que j’avais les clés de mon appartement, et que j’installais en douce, carton après carton, ce qui allait constituer mon nouveau cadre de vie. Le plaisir que je prenais à passer quelques heures par jour dans ce qui était pour moi un havre de paix, silencieux, vierge de toute violence… Chaque jour je m’y ressourçais avec délectation, reprenant confiance en moi lentement. Enfin, le jour J était arrivé, et dès son départ pour le travail, le grand déménagement avait pu commencer.

Oh il n’y avait pas grand chose… quelques meubles, le gros électroménager que je venais d’acheter… mes vêtements. C’était déjà beaucoup… Trop de femmes n’ont pas eu ma chance et ont quitté leur domicile avec pour unique bagage, les vêtements qu’elles portaient ! Plus de dix ans après, je revois encore les regards désespérés de mes deux chats qui semblaient me dire « ne nous abandonne pas, tu n’as pas le droit de nous faire cela… ». J’ai encore dans les oreilles leurs miaulements ! Mais que faire… ils étaient à lui ! Je ne voulais en aucun cas lui donner une chance de passer pour une victime… Je devais faire les choses en règle. Bientôt les portes de la camionnette se sont refermées sur mon avenir. C’est sans aucun regard en arrière que je fermai définitivement l’appartement désert, comme on referme une boîte de Pandore.

Dans l’euphorie de ma liberté retrouvée, je ne me rendais pas compte que si j’avais franchi un cap certes important, je n’en étais pas moins toujours une femme sous influence. Cette première nuit fut terrible, et la première d’une longue série. Comme peut-on imaginer l’angoisse qui saisit dès que le jour tombe, la peur du moindre bruit, la sensation d’être surveillée en permanence, la terreur à chaque sonnerie de téléphone, les cauchemars qui assaillent et laissent terrifiée et sans forces à 3 heures du matin… A tel point que ne plus dormir devient la seule parade ! Et j’oubliais le plus insidieux, le plus pervers, le harcèlement incessant dont j’étais l’objet. Il ne se passait pas un jour où il ne me téléphonait pour me menacer ou m’annoncer qu’il allait se suicider, pas un jour sans qu’il ne vienne tourner autour de chez moi… Il s’en faut de peu dans de telles conditions pour ne pas sombrer dans la folie..

Cette période fut longue, douloureuse, mais nécessaire. C’était en fait la gestation indispensable à ma renaissance. Pour une naissance elle est de neuf mois, pour un deuil on parle d’un an… Ce fut pour moi dans cet ordre de durée. C’est dur de réapprendre à vivre, c’est fou ce que l’on oublie vite ce qu’est le bonheur… Mais lorsque, enfin, on aperçoit la lueur au bout du tunnel, et que d’un coup, on se retrouve en plein soleil, il n’y a pas de mots assez beaux, assez puissants pour exprimer la joie que l’on ressent. On a, à cet instant, l’envie irrépressible de crier, comme le nouveau né pousse son premier cri… Tout simplement crier que l’on est vivant, et que rien n’est plus beau que la vie…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s