A Y. petite soeur de Fantine


Aujourd’hui je suis d’humeur assez sombre… Pas la tête à écrire quelque chose de léger ou de futile. Aussi, vais-je vous raconter quelque chose qui me tiens à coeur.

C’est l’histoire d’une jeune femme que j’appellerai Y… Cadette d’une fratrie de trois enfants, c’était une petite fille couvée, car de santé fragile, du moins beaucoup plus que sa sœur ainée. Dans la France rurale d’avant-guerre, elles ont tout pour être heureuses. Et pourtant, une rivalité existe entre ces deux sœurs… L’une étant jalouse de l’autre, sans bien savoir pourquoi, de façon totalement irrationnelle. Le papa étant mutilé de guerre, a la chance d’avoir un emploi réservé de facteur, qui met la famille a l’abri du besoin. Si ce n’est pas l’opulence, ce n’est pas non plus la vie difficile qui est le quotidien de beaucoup à cette époque. Les deux sœurs grandissent, non pas ensemble, mais l’une à côté de l’autre… C’est du moins comme cela que je perçois les choses. Un fossé se creuse entre elles, qui deviendra bientôt infranchissable. Y. est une jeune fille belle, souriante et insouciante, alors que son aînée est introvertie, renfermée sur elle même et pleine de complexes injustifiés.

C’est en 1941 que leur vie bascule, lorsque le père bien-aimé meurt, les laissant seules avec leur maman. L’une à 13 ans, n’aime pas l’école, et préfère aller travailler… Y elle est douée pour les études… Elle ira donc au cours complémentaire, après son certificat d’études. Mais la guerre bouleverse les existences, et bientôt elle aussi ira travailler… comme de nombreux enfants de ces âges là. Les mois qui précédèrent la libération, toute la famille (comme les habitants du village) est évacuée. Y. est maintenant une belle jeune fille, a-t-elle conscience de son pouvoir de séduction tout neuf ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que, d’après ce que j’en ai entendu dire, il était réel… Belle, intelligente, d’une gentillesse rare, elle avait l’avenir devant elle ! Le monde semblait lui appartenir.

Or, en 1949 elle tombe enceinte… Qu’on se replace dans le contexte de l’époque, et on se rendra compte de ce que ça pouvait être que d’être fille mère ! Sa mère (qui elle aussi a vécu cela) doit lui conseiller de quitter le village, à cause du quand-dira-t-on. C’est là que le destin tragique d’Y amorce son virage. Peut être que si elle avait pu rester, les choses auraient tournées différemment, mais ça n’est même pas certain. En 1950, elle donne naissance à deux enfants… Dans son malheur, rien ne lui aura été épargné ! Un enfant n’était déjà pas simple à assumer, il lui fallait avoir des jumelles. Elle est installée pas très loin d’une grande ville, sa mère l’aide comme elle peut, par des mandats, des bricoles pour ses petites-filles qui sont en nourrice car leur mère n’a pas les moyens matériels de les élever. Puis un jour, plus rien… Plus de mandats, plus de courriers. Y. n’a plus les moyens de payer la nourrice de ses filles, qui sont alors envoyées à l’orphelinat. Peut-on imaginer la détresse de cette femme, à qui l’on prend ses enfants, le seul bien qu’elle aie jamais possédé. Que pouvait bien faire pour subvenir à ses besoins une belle jeune femme sans aucune famille, et ayant touché le fond ? C’est sur le trottoir qu’elle gagnait de quoi vivre… Elle n’était pas si éloignée de ses héroïnes de roman, la petite soeur de Fantine, se sacrifiant pour espérer un jour retrouver son enfant. Mais les services sociaux ne l’entendaient pas ainsi, puisqu’ils l’ont déchue de ses droits parentaux.

A ce moment là, deux petites filles innocentes sont à l’orphelinat, attendant un peu d’amour… Il ne s’est trouvé personne pour le leur donner, pas plus que pour tendre la main à leur mère dans la détresse. La mère de Y ? Elle envoie de nouveau des bricoles aux enfants, en les suppliant de ne pas lui répondre. Pour la simple et bonne raison qu’elle vit maintenant avec sa fille aînée… Celle-ci ne veut plus entendre parler de la « brebis gâleuse », celle qui a terni l’honneur de la famille (encore que personne ne sache qu’elle ait eu des enfants). Les deux enfants sont alors recueillies par un couple à priori irréprochable, qui les élèvera jusqu’à leur majorité. Elles avaient l’air heureuses… Je dis bien « avaient », car aujourd’hui, nous savons que ce ne fut pas le cas. Elles ont connu l’ignoble, l’irracontable… Comme l’une et l’autre acceptaient les attouchements, les viols et autres abominations, chacune pensant protéger l’autre de cette horreur. Comment la brave dame qui les élevait les emmenaient régulièrement chez le médecin, pour s’assurer qu’elles n’étaient pas enceintes… Comment on leur disait que personne ne les croiraient, elles, des filles de moins que rien, dont la mère faisaient le trottoir !

Et puis un jour de juillet 1974, un coup de fil… Un grand hôpital de la grande ville où vivait Y. informait sa mère de son décès. De quoi est-elle morte, nous ne l’avons jamais su. De misère, de trop de malheur, de trop d’indifférence, je ne le sais pas. Tout ce que je sais c’est que là a été commise la dernière ignominie de sa pauvre vie. La décision de ne pas lui donner de sépulture…

Ce dernier acte, je ne l’ai connu qu’il y a peu… en trouvant la lettre de l’hopital, et le double de la réponse qui lui a été adressée. Comment peut-on en vouloir autant à quelqu’un ? Comment peut-on en arriver à gommer son existence (car là c’est bien de cela qu’il est question…) ? Je n’ai aucune réponse à cela, sinon une culpabilité que je porte, comme certains portent une croix. Ma grand-mère a eu la douleur de perdre deux enfants, l’un illégitime très jeune, l’autre de la manière que je viens de décrire, mais sans pouvoir décider par elle-même de ce qu’elle voulait, sans pouvoir en parler à quiconque, hormis à moi qui était enfant, et qui posait beaucoup de questions… La manière dont elle parlait de sa fille laissait percevoir beaucoup d’amour qu’elle n’avait pas su, ou pas pu exprimer.

Ce texte, je l’écris aujourd’hui comme une réhabilitation. Je n’ai pas de haine envers qui que ce soit, juste le sentiment d’un gâchis énorme. Combien de vies saccagées au bout du compte ? Et pourquoi ? Ca, ça reste l’énigme, la dernière qui subsiste. Pourquoi tant de haine ? J’ai fait le serment il y a quelques temps de réparer un peu de cette injustice, en faisant mettre une plaque à son nom sur la tombe de famille… Qu’elle ne soit pas tombée dans le néant comme si elle n’avait jamais existé… ma tante.

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4 réflexions sur “A Y. petite soeur de Fantine

    • Oui vanille, cette histoire est bouleversante, je suis bien d’accord. Digne des Misérables, elle n’en est pas moins réelle. Merci de ton passage ici, et si tu veux avoir accès aux notes restreintes, n’hésite pas à demander le mot de passe.

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