A mon père


Il fut le premier homme de ma vie, celui qui compta le plus lorsque j’étais enfant, celui avec qui je pouvais engager de longs débats d’idées lorsque je fus une jeune adulte, celui qui m’a transmis son sens si particulier d’un humour très décalé…

Marié tard, il ne pensait pas être père un jour, élevant comme sa propre fille ma demi-sœur.  A trente-huit ans, alors qu’il ne s’y attendait plus, je pointai le bout de mon nez. Quand ma mère faillit me perdre, au 5ème mois de grossesse, j’ai su qu’il avait pleuré, lui qui ne démontrait pas facilement ses sentiments, pudique qu’il était comme bien des hommes de sa génération, mais malgré tout très sensible sous ses airs bourrus.

J’ai grandi à ses côtés, il me semblait solide comme un roc, invincible. Lorsqu’en ce mois de mai 1996, il se sentit mal, je ne me suis pas affolée. Tout allait se régler pour le mieux, et d’ailleurs je fus confortée dans cette idée lorsque le 30 mai j’allai le voir en clinique. Bien que sous anti-coagulants pour cause d’embolie, il avait retrouvé couleurs et joie de vivre, et plaisantait avec nous comme il ne l’avait pas fait depuis longtemps. Il ne parlait que de ses vacances, reportées par la maladie, mais qu’il comptait bien prendre dès qu’il irait mieux ! Je repartis chez moi totalement rassurée, ce jour-là.

Et puis il y eut ce funeste coup de téléphone de ma mère, à 23 heures. « Ton père est mort » m’annonça-t-elle. Mon univers s’écroula d’un coup. Je fis la route de nuit, dans un état second. Lorsque j’arrivai chez mes parents, mon oncle (le frère de mon père) et ma tante étaient déjà là. Je ne pleurais pas, ma peine était tellement grande qu’elle ne laissait aucune place aux larmes… C’est lorsque je me retrouvai dans la petite chambre devant sa dépouille que les vannes s’ouvrirent. Malgré tout l’amour que j’avais pour lui, je ne pus soutenir la vision de ce corps sans vie et m’enfuis en courant, avant de m’effondrer dans les bras d’une infirmière.

Depuis quinze ans, il n’est pas un jour où je n’évoque sa mémoire. Mon oncle nous raconte l’enfant qu’il fut, privé de père à l’âge de 13 ans, ce qui mit un terme à ses espoirs d’études, le jeune homme qu’il fut aussi, fervent musicien, joyeux fêtard (côté que je n’ai pas connu, puisqu’il mena avec ma mère une vie relativement austère), tombant les filles en leur proposant des balades à moto…

En grandissant, mon fils ressent de plus en plus le besoin de découvrir ce grand-père qu’il n’a jamais connu, et c’est bien normal. Alors, je lui raconte simplement qui était René, mon père… Ce héros à qui je n’ai jamais su dire, victime comme lui d’une pudeur excessive, à quel point je l’aimais !

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2 réflexions sur “A mon père

  1. Mon père est parti, il y a quatre ans. Huit jours avant ses 73 ans. Ma sœur m’a appelé un peu avant 06h du matin. Les service hospitalier venait de l’avertir. Je suis passé chercher ma mère et nous nous sommes rendus à l’hôpital tous les trois avec ma femme.

    Pas de larmes non plus pour moi, ce jour la. Mais beaucoup le jour de l’incinération. Je voyais tout le monde, famille, amis, mais lui n’était pas parmi nous. Ce fut un déclic et je me suis lâché à ce moment la.
    Tout était « réglé ». Je n’avais plus besoin de soutenir ma mère et ma sœur dans les tracasseries.

    Mon père n’avait pas cette pudeur et il savait dire qu’il nous aimait, mais moi, je n’ai su lui dire qu’une seule fois. Une fois qui a gardé en mémoire.

    Dites aux personnes que vous aimez, que vous les aimez. Sans attendre qu’il soit trop tard pour qu’ils vous entendent.

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    • Merci sergio pour ce commentaire qui me touche. Heureuse pour toi que tout aie été réglé à l’avance. Pour ma part, me retrouver dès le lendemain, dans le hangar des pompes funèbres pour choisir un cercueil a été une épreuve terrible (heureusement que mon oncle était avec moi). Toute cette occupation intense m’a empêchée de libérer ma douleur, ça n’est qu’après que j’ai craqué.

      Si la vie nous apporte des joies inouïes, elle ne nous épargne pas les épreuves, malheureusement…

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