Pour une reconnaissance de la littérature érotique !


« CACHEZ CES MOTS QUE L’ON NE SAURAIT LIRE »

La littérature érotique serait-elle de la sous-culture ? On peut se poser la question, lorsque l’on voit la différence de traitement dont elle est victime de la part des médias.

Comme le faisait très judicieusement remarquer Anne Bert (romancière érotique) récemment, qu’un film traite de sexualité et c’est aussitôt une certitude pour lui que l’on en parle dans la presse et autre émissions de télévision. Qu’une exposition traite du même sujet, et l’on assistera au même phénomène. Par contre, quid d’une sortie de livre érotique ? Combien de critiques de presse ont présenté un roman ou un recueil de nouvelles érotique ces dernières années ? Combien d’émissions télévisées culturelles ont invité des auteurs contemporains de ce genre pour présenter leurs œuvres ? On se retrouve subitement face à un néant quasi total, un mépris à peine voilé.

Pour qu’une œuvre littéraire érotique ait une quelconque valeur reconnue, il faudrait donc que son auteur soit né à une autre époque (lointaine si possible) et que ladite œuvre soit ainsi devenue un « classique ». Ou alors que ce livre narre les exploits sexuels d’une personnalité (cf « La vie sexuelle de Catherine M »), ouvrant ainsi la porte à un voyeurisme indéniable, et permettant de dénigrer (ou louer, selon le point de vue où l’on se place) à tout va un style de vie particulier. En évoquant cela, je ne peux m’empêcher de penser à la sempiternelle question à laquelle à droit tout auteur érotique « Vivez-vous réellement ce que vous écrivez ? » En quoi est-ce important ? Demande-t-on à un auteur de thriller combien il a tué de personnes ? Bien évidemment non… Mais pour la littérature érotique, il semblerait que cela soit important. Un livre aura beaucoup plus de chance de faire le « buzz » s’il est présenté comme un récit de vie que comme une fiction. Parce qu’il flattera le côté voyeur du lecteur, parce qu’il lui permettra de poser un jugement…

Pourtant, la littérature érotique fait la part belle à l’imaginaire ! C’est un terrain sur lequel tout est permis, du plus léger au plus extrême, avec une palette d’effets on ne peut plus large. C’est un sujet qui nous touche tous, puisque chaque être humain a une vie sexuelle et doit la vie à la sexualité ! Il touche à l’intimité de chacun, et c’est peut-être là que le bât blesse justement. Sa force serait aussi sa faiblesse ? Possible… Mais pourquoi ?

Certes, dans ce genre littéraire on trouve de tout, du meilleur au plus moins bon (pour ne pas dire « au médiocre ») mais cela n’est-il pas l’apanage de tout ce qui peut être publié chaque année ? La littérature traditionnelle n’a pas l’exclusivité des livres excellents et de bon goût ! On y compte pour le moins autant de « navets » qu’ailleurs !

Le plus hypocrite dans l’affaire, c’est la mise en avant de romans dits classiques, lorsqu’il comportent une part importante de sexe. Là, personne ne trouve rien à y redire, bien au contraire. Preuve en est « Les particules élémentaires » ou « Le système Victoria » (tous deux excellents, là n’est pas la question) dont les médias ont largement vanté leur côté sulfureux.

J’ai souvenir de Bernard Pivot recevant Françoise Rey sur son plateau, pour parler de sa « Femme de papier ». Une telle émission serait-elle encore possible aujourd’hui ?

Les auteurs de livres érotiques revendiquent le fait d’être auteurs à part entière, et réclament le même traitement que leurs confrères. Est-ce trop demander ? Non, je ne le pense pas. C’est légitime ! A une époque où le sexe s’affiche partout, ne serait-ce que pour vendre tel ou tel produit aux consommateurs, le sexe artistique exprimé au travers de mots choisis se retrouve lui relégué au second plan. « Cachez ces mots que nous ne saurions lire ! » Telle pourrait être la devise…

Pourtant, n’y a-t-il pas création d’un univers, de personnages, dans un roman érotique, de le même façon que dans un roman lambda ? En quoi cela diffère-t-il ? L’auteur fait-il preuve de moins d’imagination, de créativité ? Absolument pas. Un livre érotique va beaucoup plus loin qu’un simple inventaire à la Prévert de pratiques sexuelles jetées pêle-mêle sur le papier. Je rajouterai même que lorsque l’on écrit de l’érotique, on a encore plus à cœur d’apporter une part de rêve et de bonheur au lecteur potentiel, de le faire vibrer.

Alors je l’affirme : NON, l’écriture érotique n’est pas un sous-genre dans la littérature ! Il existe depuis la nuit des temps et existera toujours, n’en déplaise à certains. Et lorsque l’on tombe sur un excellent roman, on ne peut que déplorer le fait que la presse littéraire (ou généraliste) n’en parle quasiment nulle part, que l’auteur ne soit invité dans aucune émission culturelle. Franck Spengler, directeur des Éditions Blanche, faisait remarquer lors d’une intervention au salon du livre érotique d’Evian qui s’est tenu les 18 et 19 novembre 2011, que cela faisait quasiment trois ans que les livres de sa maison n’avaient pas eu un seul article de presse… Le livre érotique est aussi mal jugé aujourd’hui que la littérature policière n’a pu l’être par le passé a-t-il ajouté. Cette dernière commence à gagner ses lettres de noblesse, combien de décennies faudra-t-il encore pour qu’il en aille de même avec l’érotisme ?

Ce dédain s’infiltre jusque dans les sites internet consacré à la littérature et pas forcément journalistiques d’ailleurs. Pourquoi se compromettre à parler de livres que tout le monde ignore ? « Pas de ça chez nous ! » Oh, ça n’est pas dit clairement, mais le silence assourdissant qui répond aux demandes de partenariat est suffisamment éloquent.

Au jour d’aujourd’hui, seuls le « Magazine des livres » et « Bibliobs » (site littéraire du Nouvel Observateur) ouvrent leurs portes à la littérature érotique, et je tenais à les saluer. C’est bien là la preuve, si besoin est de l’établir, que lorsque l’on veut, on peut !

Mesdames et messieurs des médias, la balle est dans votre camp. Plutôt que de faire l’impasse sur les services de presse que vous recevez (et revendez très souvent d’occasion sans même les avoir lus), prenez la peine de les lire ! Et ayez l’honnêteté de reconnaître que l’on y trouve parfois des pépites… J’attends avec une certaine impatience de voir Emma Cavalier invitée de « La grande librairie » pour y parler de son excellent « Manoir » par exemple. A quand une émission radiophonique de la qualité de celle animée par Gabrielle Stefanski pour la RTBF1 sur les ondes françaises ?

Cela n’est pas surréaliste ! Cela demanderait juste un peu de courage (pour ne pas dire trivialement « de couilles »)… Et je suis sûre que la majorité silencieuse téléspectateurs ou auditeurs, lecteurs potentiels, suivrait avec grand plaisir. Un peu d’audace, que diable ! Arrêtez de juger sur des a priori !

J’appelle ici, toutes mes consoeurs et confrères qui se retrouveraient dans mes propos à relayer ce texte sur leurs blogs, sites ou murs facebook, afin de donner du poids à ceux-ci. Faisons-nous entendre au lieu de laissez aux autres le soin de qualifier nos écrits ! Je tente, ce jour, de le transmettre à Rue69, reste à savoir s’il y sera publié !

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13 réflexions sur “Pour une reconnaissance de la littérature érotique !

  1. Sur le fond je suis d’accord avec vous, Isabelle. Mais cette année, à part le Manoir, aucun bon roman érotique. Ce qui fait peu tout de même, pour une reconnaissance du genre…

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    • Certes, cela fait peu Guillaume, mais si on fait l’impasse sur le « peu », cela ne risque pas de s’arranger. Et puis, cela n’encouragerait-il pas les auteurs a être plus exigeants avec eux-mêmes ? J’ai un peu l’impression qu’actuellement, on se dit « Oh, ça n’est pas grave, de toute façon c’est de l’érotique ! Pourquoi fignoler ? »

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  2. ( je repost, le correcteur automatique fait pire que moi 😦 )
    Bonjour,
    Je ne crois pas du tout à une ghettoïsation ou une non-reconnaissance de la littérature érotique au sens d’une exclusion plus importante que d’autres styles de littératures. De nombreux “phénomènes” de littérature n’ont jamais accès aux médias où sont purement et simplement zappés. La BD qui est un marché énorme est très largement sous-représenté, sans parler de la SF.
    Seulement, il existe peu d’ouvrages qui marquent leur époque, ceux qui ont une vraie force sont généralement reconnus dans les médias, c’est plus une question de “revendication” et “d’authenticité” (supposées) de l’histoire qui fait le buzz ou le non-buzz des ouvrages érotiques.
    Le dernier en date ayant fait de nombreux relais média reste à ma connaissance “le Lien” de Vanessa Duriès, qui, parce qu’elle revendiquait sans aucun doute, à visage découvert, ses amours qui claquent à eu l’écho en phase avec son audace et sa sincérité.
    Cela ne retire rien de la qualité littéraire, de la qualité d’excitation ou de l’histoire des autres ouvrages, ce n’est simplement que cette “niche littéraire” à sa figure de proue qui arrive rarement…
    “Histoire d’O” en 1954 mais qui fait grand bruit en 1974 à la sortie du film, idem pour “Emmanuelle”. Les années 60 seront marquées par les ouvrages de bande dessinée avec “Barbarella” rapidement relayé par le film. Les années 70 seront dominés par la présence de Régine Deforges qui aura, plus que ses ouvrages, une réputation sulfureuse (elle en paiera cher, ses convictions)
    Dans les années 80 les ouvrages de Joy LAUREY font des ventes plus que confortables, puis ont trouvé des témoignages de “maitresses sadomasos” qui viendront animer quelques débats, un peu plus tard, celle qui sera présentée comme la “libertine” des média en la personne de Françoise REY (celle-ci a fait beaucoup de TV et de média, là encore parce que celle-ci revendique les actes).
    Tout est affaire, dans ce style de littérature, de personne et non de genre, il me semble.

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    • Ce que vous pointez là Maxence est certainement une réalité. Mais comment savoir si le contenu d’un livre correspond à une attente si on ne le lit pas !

      J’ai eu reçu des livres commandés d’occasion (je l’avoue, je préférerais pouvoir mes les offrir neufs et ainsi faire vivre les auteurs). Non seulement il était flagrant qu’ils n’avaient même pas été feuilletés, mais en plus, les communiqués de presse étaient toujours dedans ! Si ça n’est pas du sectarisme, qu’est-ce que c’est ? Sans compter que vendre de tels livres à prix cassé à la date de parution (quand ça n’est pas avant), défavorise encore plus les auteurs. Nous sommes à une époque où, malheureusement, chacun regarde chaque pièce dépensée… Que ne les offrent-ils pas à des associations ou à des bibliothèques, comme le suggérait hier soir Anne Bert sur Facebook ?

      L’exemple que vous citez avec Régine Deforges est flagrant. N’a-t-elle pas été vraiment reconnue par la profession que lorsqu’elle s’est « rangée », abandonnant le genre érotique pour une littérature plus « correcte » ? Comme vous le dites justement, elle a payé le prix fort pour son audace, en tant qu’auteur, mais aussi et surtout en tant qu’éditeur… Encore aujourd’hui, quand on la cite à certaines personnes, on continue d’entendre « Ah oui, celle qui écrit des histoires de cul ! » avec un ton relativement méprisant. Or, des histoires de cul comme « L’orage » (chef-d’oeuvre absolu) je ne suis pas sûre que ça soit donné à tout le monde de les écrire…

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  3. Isabelle, vous amalgamez plusieurs choses. Les « Service de Presse » en vente le jour même, voir avant la sortie d’un ouvrage sont fréquent, c’est un une chose qui existe depuis des décennies, faite un tour chez Gibert du coté de Saint Michel (à Paris) et vous trouverez ce genre d’ouvrages à la tonne !

    Cela ne me paraît pas avoir de lien avec, une mise à l’écart supposée de la littérature érotique. Les ouvrages offerts en prélecture aux journalistes ou aux personnes dites « d’influences » sont à la discrétion de l’éditeur et le récipiendaire en fait l’usage qu’il estime le plus judicieux. Certes, certains ont des appétits de petits gains, à eux d’assumer leurs médiocrités sur ce plan. Cela ne fait pas, ou ne défait pas la renommée d’un auteur.

    Ensuite, la « mauvaise réputation » comme aimait à le chanter Brassens n’est pas non plus une chose nouvelle. Le besoin de mettre des étiquettes et que celles-ci restent collées toute une vie est malheureusement le lot commun, c’est là encore un poncif qui me semble n’apporte rien, ou si peu, au fait que les écrivains érotiques sont rares à écrire leur vie sexuelle et la revendiquer.
    C’est ce qui fait une grande différence, à mon sens, entre les romans et les ouvrages qui font l’objet d’une médiatisation (nous parlons ici de la sphère de la littérature érotique). Il ne faut pas faire d’amalgame malheureux à ce niveau-là, parce qu’il me semble que la réflexion à construire est « comment mieux faire connaître » que de savoir qui sont les cinq besogneux qui revendent leurs SP.
    Les auteurs de talent existent, nous en fréquentons. Des éditeurs spécialisés existent et mettent leurs moyens éditoriaux au service de leurs auteurs. C’est cela qui compte, lire, et faire savoir lorsque l’ont aime certaines lectures, sans rougir ou en avoir honte.

    Il est à noter un phénomène, celui qui consiste à avoir des scènes érotiques dans des romans « plus classique », ce qui contribue indirectement à banaliser ce style au milieu d’autres genres littéraires.

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    • « Le besoin de mettre des étiquettes et que celles-ci restent collées toute une vie est malheureusement le lot commun, c’est là encore un poncif qui me semble n’apporte rien, ou si peu, au fait que les écrivains érotiques sont rares à écrire leur vie sexuelle et la revendiquer. »

      Si je vous suis bien Maxence, il faudrait donc étaler sa vie sexuelle sur papier et revendiquer la réalité des choses pour intéresser lecteurs et chroniqueurs ? Voici qui explique la fameuse question récurrente de tout interviewer « Vivez-vous ce que vous écrivez ». Parce que là encore, si c’est le cas, cela voudrait dire que l’on en demande beaucoup plus aux auteurs érotiques qu’aux autres ! 🙂 Au risque de me répéter, aucun auteur de thriller n’a jamais été tueur en série, et cela ne nuit pas à la promotion de ses romans.

      M’enfin, ce principe de glorifier le récit réel a au moins le mérite d’expliquer le succès de presse du fameux (fumeux ?) Patrick Lesage, puant de fatuité et de gloriole donjonesque 🙂

      Quand des journalistes disent eux-mêmes « De toute façon je n’en lis jamais, c’est mal écrit, c’est un ramassis de situations « kamasutresques » sans avec queue et sans tête », cela me semble coller avec ce que j’ai pu écrire. C’est un jugement qui repose sur des a priori en aucun cas sur une constatation.

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  4. Isabelle, vous vous méprenez sur mes propos.
    Au lieu de critiquer le fait que les journalistes ne suivent pas vos envies, je proposais avant tout de savoir ce qui peut être réalisé pour mieux promouvoir.
    Pour ma part, je constate que ce qui rapporte le plus de médias c’est ce qui relate le réel, je ne juge pas, je ne fais aucun commentaire sur la qualité littéraire des uns ou des autres.

    Si demain vous avez un ouvrage dans l’une des 5 plus grosses maisons d’édition, que votre « mise en place » est assez importante pour être facilement accessible, alors vous vendrez, et vendre n’est pas un gage de qualité, ni de reconnaissance, ni de relais médiatique.
    Sinon, la recette serait connue et elle serait appliquée à tout.

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  5. Pour répondre à Guillaume à propos de la remarque « mais cette année, à part le Manoir, aucun bon roman érotique », je dirais que je place au nombre des meilleurs romans érotiques de l’année, en-dehors de Le Manoir d’Emma Cavalier, Viola d’amor de Serge Filippini paru début février, Perle d’Anne Bert paru en novembre et peut-être bien aussi Dialogues interdits de Tran Arnault que je n’ai pour l’instant pas fini de lire mais qui s’annonce vraiment bien. D’autres romans pas mal non plus, mais que je ne classerais pas dans ce qui serait alors un top4… Cela est bien sûr un classement qui ne tient compte que des lectures réellement faites, je n’ai probablement pas lu tous les romans érotiques de l’année, même si je m’efforce d’en lire beaucoup.

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    • Je n’ai pas lu les romans que vous citez ChocolatCannelle, je ne peux donc me prononcer. Mais c’est vrai que dire que « Le Manoir » est le seul bon roman de l’année est un peu réducteur.

      Je profite de ce commentaire pour annoncer que Rue69 ne publiera pas mon article, pour la simple et bonne raison que la responsable des pages « Culture » prépare actuellement un dossier consacré à la littérature érotique 🙂 Comme quoi, tout finit par arriver.

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  6. Avec un oeil critique, il est toujours partial de faire une proposition.
    Il n’existe pas de critique unanime possible, c’est tout ce qui fait le charme d’une vraie/bonne critique, la partialité. Il y à ceux aptes à défendre et mettre en avant des oeuvres, et il y à la cohorte de ceux qui blâment et brûlent ce qu’ils abhorrent.

    Pour ma part, je préfère de loin ceux qui ont l’oeil malicieux et l’orgueil de mettre en avant ce qu’ils aiment.

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