50 nuances d’irritation !


Je vous livre ici le texte qui constitue l’éditorial de ma chronique littéraire de septembre, pour Fusion’elle

Depuis le printemps, il faut vraiment mettre de la mauvaise volonté pour ne jamais avoir entendu parler du fameux best-seller américain « 50 Shades of Grey » et des deux volumes qui le suivent dans la trilogie de l’auteur britannique E.L. James. La presse mondiale en a fait ses choux gras, les produits dérivés commencent à inonder le marché (cosmétiques, disques…). Ce serait le summum du livre érotique, si l’on s’en réfère au nombre d’exemplaires vendus, au montant phénoménal des droits perçus par l’auteur, et au contrat négocié avec Hollywood pour l’adaptation cinématographique.

A croire qu’il ne s’est rien écrit d’érotique depuis des lustres, tant les lectrices (eh oui, ce livre – que l’on n’hésite pas à baptiser de « MummyPorn » par la même occasion – est particulièrement apprécié par les femmes, de préférence de plus de quarante ans) se l’arrachent sur tous les continents.

Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire moi-même ce premier volume, qui paraîtra en France en octobre, aux Editions JC Lattès, mais j’ai, par contre, eu des échos de personnes qui l’ont lu en version originale, et j’ai – bien sûr – également lu les critiques disponibles en ligne.

Et c’est là que le bât blesse ! Les critiques sont assez unanimes pour dire que ce volume ne brille pas par ses qualités littéraires… Certains pensent que parce l’on parle de cul on peut lâcher la pression sur l’exigence d’écriture. Et bien non, bien au contraire ! Quoi de plus commun finalement que l’activité sexuelle, même si elle sort un peu des sentiers battus ? Tout le challenge réside justement à transformer un acte commun à tous en une chose totalement sublimée, érotisée au maximum, le tout avec des mots choisis, des tournures de phrases qui seront l’écrin de ses transes amoureuses verbales…

Reste ensuite la trame de l’histoire : une jeune fille vierge (oui, oui, c’est important, la pureté, l’innocence et tutti quanti !), tombe amoureuse de Christian Grey qui, non content d’être un Apollon, est également milliardaire (bonjour les clichés !). Mais il a un secret, le Christian : il est branché sadomaso depuis ses quinze ans ! Nooon ?? Siii !

Voilà donc notre couple constitué et la jeune vestale cède par amour pour son beau chevalier, à ses pires instincts. Si encore elle y prenait vraiment plaisir, mais non, c’est juste par esprit de sacrifice, pour se faire aimer de lui ! Bonjour le modèle que cela renvoie aux femmes ! J’en profite pour dire et redire une énième fois à nos lectrices ceci :  en amour rien n’est sale ou dégradant, tout peut être fait, si l’on en a vraiment envie et si cela rend heureux !  En aucun cas on ne pratique quelque chose pour faire plaisir à l’autre ou pour se l’attacher !

Mais le plus beau de l’histoire, la cire sur le téton (référence sadomasochiste oblige !), c’est qu’en un tournemain, cette jeune vierge, qui pour le coup ne l’est plus du tout, va réussir à ramener son amoureux dans le droit chemin ! C’est pas beau la bonne morale anglo-saxonne ? Un type qui a démarré sa vie avec une sexualité très atypique va d’un seul coup de braguette magique, s’apercevoir qu’il était dans l’erreur la plus totale et reprendre une petite vie tranquille. Enfin, tranquille je m’entends, s’il n’est plus sadomaso, il baise quand même comme un lapin avec sa midinette (il faut bien justifier tout de même l’étiquette « livre érotique » !).

La morale est sauve, et peut-être même qu’à la fin du troisième volume, on nous dira qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ! Comme cela, il n’y aura aucune gêne à ressentir du fait qu’ils ont copulé comme des fous partout et tout le temps ! Bon sang mais c’est bien sûr, c’était pour assurer leur descendance !

Bref ! Que l’auteur ait eu envie d’écrire une bluette épicée digne de la collection Harlecon pourquoi pas… Que l’on érige cela en monument de la littérature érotique c’est une autre histoire !

Le magazine Marie Claire prépare un dossier pour son numéro de novembre sur les couples sadomasos qui pratiquent chez eux, comme dans « 50 Shades of Grey » ! Bon, l’idée de l’article est peut-être de montrer que justement, dans la réalité nous sommes loin des clichés, je n’en sais rien. Mais une chose est sûre, l’automne va nous déployer des nuances grisées à n’en plus finir…

Si au moins il se trouvait un journaliste pour saisir l’occasion et fouiner un peu dans les romans érotiques récents, l’on pourrait se féliciter que l’engouement pour le best-seller serve à dynamiser le reste… Mais que nenni ! Quand on lit les rares articles qui traitent de littérature érotique, c’est à croire que rien n’a été écrit depuis Histoire d’O ! Notez bien que je n’ai absolument rien contre les classiques, bien au contraire, mais à vouloir rester en repli sur eux, on en oublie que la littérature érotique contemporaine est fertile et même parfois brillante !

J’en veux pour exemple le très beau roman qu’Anne Bert a publié l’an dernier chez Hors Collection, Perle. Beaucoup plus qu’un simple roman érotique, c’est une œuvre littéraire dans le sens noble du terme. Un livre qui demande du temps, qui se déguste comme un bon verre de vin ou un met raffiné, un livre qui élève…

Idem pour le premier roman d’Emma Cavalier, paru l’an dernier chez Blanche, Le Manoir. Ce roman était celui que beaucoup attendaient, moi la première, pour renouveler le genre érotique-SM qui tournait en rond entre noirceur et désespoir de soumises abandonnées. Emma nous a livré un livre joyeux, lumineux, dans lequel l’amour et la complicité de deux êtres constituent le pilier central. Combien d’articles pour en parler ?

A l’heure où va déferler sur nos librairies et dans nos journaux le tsunami « 50 Shades of Grey », j’aimerais à croire que les ouvrages de qualité profiteront eux-aussi des vaguelettes du sillage… Certains en sont convaincus, je ne peux que souhaiter qu’ils aient raison, tout en gardant un certain pessimisme. Les véritables amateurs de littérature érotique savent déjà où chercher leurs pépites, quant aux nouveaux lecteurs du genre, il y a le risque qu’une fois refermé le gris nuancier, ils se disent « tout cela pour ça ? » et n’en rouvrent jamais un autre. C’est un véritable quitte ou double, reste à savoir si la littérature érotique et les auteurs en sortiront gagnants !

Pourvu que l’hiver ne nous amène pas des livres de cuisine estampillés « 50 nuances de… » (poissons, viandes rouges, desserts, je vous laisse le choix des titres déclinables), de lignes de vêtements ou de sextoys frappées du même leitmotiv… Car pour le coup, je pourrais passer de la simple irritation (même cinquante fois nuancée) à l’overdose assurée !

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2 réflexions sur “50 nuances d’irritation !

  1. Les lois de la promotion et du marketing en somme. Il doit avoir une bonne maison d’édition dotée d’un service marketing connaissant les bonnes personnes au bons endroits. C’est malheureusement assez commun. Gavalda, Levy, Grangé, Brown (pour ne citer que des auteurs que j’ai pu lire) n’ont pas une écriture exceptionnelle, quand à leurs sujets il sont assez bateaux et drainent les clichés qui leurs sont propres. J’imagine que le succès (puisqu’il semble y avoir succès promis) se joue aussi ici dans le prétexte d’un livre grand public qui permet à chacun de se plonger dans un univers inhabituel grâce à la caution morale du retour à la normalité présupposée. En somme, un peu de voyeurisme, beaucoup de fleur bleue et un peu d’ombres. Ne lui reprochons pas son scénario. Après tout, pourquoi pas.

    En ce moment j’essaye d’écrire une fiction où une femme échoue au bord d’une route, souhaite mourir, renonce et se saisit d’une bouée qu’elle croit percevoir (la prostitution). Elle choisira consciemment de se tuer tout en continuant à vivre. Ce sera peut-être la rencontre d’un gars assez bancal qui lui permettra d’avoir un peu de lumière. Tu pourrais tout aussi bien me rétorquer « bonjour le modèle que cela renvoie aux femmes ». Le fait est qu’un livre ou qu’un récit n’a pas vocation à statufier un modèle. Du moins, je n’écris pas pour l’universalité (mais bon, je n’écris que pour moi… alors… :D)

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