Le dernier adieu


Ce texte, écrit pour le 11 novembre 2005, est librement inspiré de ce qu’a vécu ma grand-mère, infirmière de guerre dans la Marne durant la guerre de 1914-1918. Elle donna naissance en 1918 à un enfant né de père inconnu. En hommage à tous ces hommes et ces femmes, sacrifiés sur l’autel de la patrie.

Ma douce, mon aimée,

Quand vous lirez cette lettre, je ne serai plus. Tout au long de ces jours noirs, dans la boue et le sang c’est à vous que j’ai pensé. Le souvenir de vous ne m’a jamais lâché depuis le jour où j’ai quitté l’hôpital pour retourner au front. Un souvenir si brûlant, si pur qu’il sera la dernière belle chose que j’ai vécu dans ma courte vie.

Je me souviens, ma douce Laure, du jour béni où vous m’êtes apparue, tel un ange, toute de blanc vêtue, penchée sur mon lit de souffrance. Votre main fraîche posée sur mon front brûlant, tentait de pallier au manque de remède. La douceur de vos yeux noisette, les quelques mèches brunes qui s’échappaient de votre voile… J’ai cru être déjà au paradis, mais c’était vous mon bel amour… Je me souviens de vos lèvres délicieuses qui me murmuraient quelques paroles de réconfort. Il y avait en vous tellement de douceur, de compassion… Au fil des semaines, je vous ai raconté le front, les copains morts devant moi, les corps sous lesquels nous nous cachions pour tenter de rester en vie, la faim, le froid, l’odeur de la peur et de la mort omniprésente… Vous avez su trouver les mots pour apaiser mes souffrances, vous avez su panser les blessures de mon corps et celles de mon âme.

Cette sale guerre mon amour nous aura réunis, pour mieux nous séparer. Je la bénis pour vous avoir connue, je la maudis d’avoir à vous quitter. Nous aurons eu peu de temps pour nous aimer mon amour. Comme j’aurais voulu pouvoir vous consacrer ma vie ! Vous si fougueuse, si ardente, si entière dans votre abandon méritiez mieux qu’un homme qui vous abandonne déjà. Je revois vos longs cheveux bruns épars, votre doux visage sur lequel perlait la sueur tandis que de vos lèvres s’exhalaient les derniers râles de plaisir. Je vous ai aimée comme un fou, plus que je ne pourrais le dire en une vie entière…

Ma douce, ma bien-aimée, ne me pleurez pas… N’usez pas vos jolis yeux en chagrin inutile. J’espère seulement que vous saurez trouver auprès de quelqu’un d’autre, l’amour et la tendresse que vous méritez. Je reste seul dans ma tranchée, je sais que je ne verrai pas l’aube, je n’en ai plus la force. Pardonnez-moi mon amour, ma Laurette… C’est le cœur emplit de vous que je quitte ce monde.

Le chemin des dames, le illisible juin 1917

Votre Louis

Laure relut des centaines de fois cette lettre froissée, tâchée par les larmes qu’elle avait versées à chaque fois, au fil des mois. Sa plus grand tristesse était qu’il n’ait jamais su qu’il allait être père. Sa main caressait en cet instant son ventre arrondi, le regard perdu dans le vague, elle eut une intuition… Ce serait un fils et il ressemblerait à son père. Cette idée l’apaisa.

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5 réflexions sur “Le dernier adieu

  1. Incroyable ! Mon arrière-grand mère a été infirmière en russie et a écrit Carnet de route d’une aide-doctoresse (infirmière là-bas) en 1914…
    Moi-même je me prénomme Laure (Lara en russe) et je suis infirmière…
    Cette lettre me bouleverse beaucoup !

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    • De plus, mon autre grand-mère a aidé en France aussi pour des soins et ma mère est née également de « père inconnu » (depuis elle a retrouvé ses racines mais son père est décédé)

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      • Lara, je suis heureuse que ce texte vous touche, cela montre que j’ai su faire passer toute l’émotion qui m’a assaillie en l’écrivant. Quel plus beau compliment pour un auteur que d’avoir fait naître l’émotion de ses lecteurs ? Merci 🙂

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    • Mes deux grands-pères ont fait Verdun. L’un s’en est tiré sans gros bobo, l’autre a été blessé en octobre 1914 et a perdu son bras droit. Il avait 20 ans… Ma grand-mère elle, m’a beaucoup raconté « sa guerre », lorsqu’elle était infirmière à Jouarre. Un seul regret aujourd’hui, ne pas l’avoir plus questionnée.

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