Un manque qui reste béant


Dix-huit ans déjà… C’était par une belle journée ensoleillée, comme aujourd’hui, que nous le portâmes en terre.

Que reste-t-il de lui ? Mes souvenirs.

D’enfance d’abord. Je garde au fond de ma mémoire nos jeux alors que je n’étais qu’une toute petite fille de quoi… trois ans ? Il était le cheval sur lequel je galopais jusqu’à ce que, inéluctablement, il me désarçonne. Je m’écroulais alors sur le grand lit en riant aux éclats. Souvenir également de ma découverte du cinéma à ses côtés, alors qu’il m’avait emmenée voir « Les Aristochats » en 1970. Pour me faire plaisir, ou pour se faire plaisir ? Peu importe, je fus émerveillée et je garde pour ce dessin animé, une tendresse toute particulière.

Je me revois enfant, juchée sur ses genoux. J’étais fort intriguée par ses mains. Larges et puissantes, dont le dos offrait un relief fascinant à mes yeux. Mon petit doigt prenait plaisir à suivre les lignes bleutées qui donnaient à sa peau l’aspect d’une carte géographique en 3D, pour finir par aller se perdre à son poignet gauche et sa drôle de cicatrice en forme d’étoile, souvenir d’une lointaine blessure enfantine, dont j’adorais qu’il me raconte l’histoire.

Si j’avais à le définir, c’est le calme, la droiture et la force qui le représentaient le mieux. Une force tranquille qui faisait que je le considérais comme un chêne dont rien ne pouvait atteindre la solidité.

En grandissant, je découvris d’autres aspects de sa personnalité. Son humour noir et grinçant, dont j’ai largement hérité, nous rapprocha, de même que les débats d’idées à n’en plus finir. Même si nous ne partagions pas forcément tout à fait les mêmes idées, nous regardions dans la même direction.  Souvent, il tentait de me faire comprendre pourquoi il n’avait plus aucunes illusions tant sur la nature humaine que sur le combat politique. Il s’était beaucoup engagé et l’avait payé au prix fort toute sa vie… Je n’ose imaginer ce qu’il penserait aujourd’hui, une semaine après le résultat sinistre des dernières élections européennes.  Finalement, je suis heureuse qu’il n’ait pas été témoin de cette évolution de notre société.  Cela lui aurait fait trop mal.

Je tiens de lui l’amour des belles lettres. Lui qui quitta les bancs de l’école à 13 ans, par nécessité, mais qui se montra curieux et avide de connaissance toute sa vie, vénérait les grands auteurs russes, Tostoï, Dostoïevski, mais aussi beaucoup d’autres. C’est par lui que j’ai découvert l’univers littéraire de Sade, par le biais d’un livre trouvé dans une armoire de son atelier. Lui, le mécréant, le communiste convaincu, avait lu également la Bible. « On ne peut bien critiquer que ce que l’on connait » disait-il souvent. Et il avait raison.

Alors que je suis en train de lire un roman magnifique d’Eric Paradisi, « La peau des autres »,  je terminerai sur ce court extrait :

On n’en finit jamais avec l’enfance. Le fond revient. Un fond que l’on touche sans atteindre le début ni la fin. Un fond de sourire. De tendresse. D’amour. Un fond où l’on s’abîme. Disparu. Des morceaux d’épaves qui remontent parfois à la surface. Pas grand-chose. Des débris qui ne rassemblent rien. Qui ne recomposent rien. L’enfance gît. Des années plus bas. Elle garde le mystère du naufrage. On ne saura rien. Juste un fond. Une larme.

Il y a dix-huit ans, le chêne tombait à terre, entraînant dans sa chute une large part de l’enfant que je fus.  Pourquoi n’ai-je jamais su lui dire à quel point je l’aimais… Mon père.

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