Les dernières heures d’un condamné


Banvillars monumentHuit jours que nous sommes, mes compagnons de combat et moi, enfermés dans cette sinistre forteresse. Notre espoir a été réduit à néant lorsque, errant dans les bois pour rejoindre l’armée française toute proche, nous sommes tombés dans une souricière tendue par l’ennemi. À coups de crosses, on nous a chargés -blessés compris- dans des camions qui nous menèrent ici.

« Ici », c’est la caserne Friedrich qui domine la ville de Belfort, non loin de la Tour de la Miotte. Les allemands en ont fait le siège de la Gestapo locale ; nous avions tous entendu parler de ce qu’il s’y passait bien avant d’y être détenus tant les geôles belfortaines avaient funeste réputation. Débuta alors l’attente… Certains gardaient l’espoir. Les alliés n’étaient pas loin, ils pouvaient être là rapidement. Pour ma part, je n’y ai jamais cru. Les boches étaient enragés face à une défaite qu’ils sentaient déjà inéluctable. Foutus pour foutus, ils ne reculeraient devant rien. Avant d’être arrêtés, nous avions eu vent de ce que ces bouchers avaient fait à Étobon… Ces infâmes salauds y avaient massacré trente-neuf hommes pris au hasard parmi la population. Quand je pense que c’est nous qu’ils osent traiter de terroristes, je m’étouffe d’indignation !

Si nous avons été épargnés jusque-là, c’est uniquement parce qu’ils espéraient nous faire parler. Qu’il y ait eu des officiers parmi nous ne les avait pas satisfait, loin de là. Un par un, nous avons été soumis à de longues séances d’interrogatoire menées tant par les nazis que par les miliciens. Il fallait voir comme ces derniers étaient encore plus ignobles que leurs maîtres… Toujours prêts pour exécuter les plus basses besognes, et dieu sait qu’elles étaient nombreuses : menaces de représailles, tabassage, suffocation et autres bains glacés, tout était bon pour ces pourris. Beaucoup d’entre nous rejoignaient leur cachot inconscients et meurtris, mais fiers de ne rien avoir lâché.

Hier, nous avons évoqué le pays avec mes amis gendarmes champagnerots. Il nous semblait que de parler ainsi de notre belle vallée éloignerait un temps les menaces qui pesaient sur nous. Malgré nos tentatives, notre angoisse était quasi palpable. L’un d’eux à même demandé à son chef comment l’on faisait pour prier… Cela en dit long sur l’état d’esprit dans lequel nous sommes. Ce qui me fend le cœur, c’est de savoir que je vais laisser mon petit derrière moi. Ce qui me console, c’est l’idée que bientôt, je rejoindrai ma douce Alice dans un monde meilleur. J’aurais cependant voulu voir mon pays libéré du joug nazi avant de partir…

Aux aurores, ils sont venus nous chercher. Quatre hommes en armes nous ont escortés jusqu’à un officier. À ses côtés, un SS nous toise d’un regard haineux. Celui-ci n’a d’allemand que l’uniforme, c’est un français, comme nous. Certainement un « bon français » selon les critères maréchalistes, une ordure de la pire espèce selon les nôtres. L’appel commença, accompagné d’un rituel lugubre. Pour chaque nom cité, l’allemand raye celui-ci de son registre. Nous nous regardons furtivement, tout le monde a compris ce que cela signifie. Administrativement parlant, nous cessons, l’un après l’autre, d’exister. Une fois égrené le chapelet de nos quatorze noms, on nous ordonne de nous déshabiller, puis on nous arrache tout ce qui pourrait permettre de nous identifier, plaques d’identité, symboles religieux, dentier. Mon alliance aussi m’est retirée, dernière trace matérielle de ce que fut mon mariage trop court. Une pensée traversa mon esprit : quelle vie avais-je eue ? Combien de temps, sur ces quelques années, ai-je pu consacrer à aimer ma femme et mon fils ? Trop peu. Quelle ironie de mourir à vingt-six ans, par un si beau jour d’automne. J’aperçois, au travers des barreaux d’une fenêtre, les arbres aux feuilles roussies que le vent fait voleter, le ciel bleu que je ne reverrais plus jamais… Comble du bon goût allemand, les notes d’une valse joyeuse émanent d’une pièce voisine. Quelle macabre comédie ! On nous jette chemises et pantalons anonymes que l’on nous somme d’enfiler tandis qu’un garde hurle «schnell, schnell », puis on nous fait grimper dans un camion bâché qui stationne dans la cour de la caserne. Où sont les autres ? Nous n’en savons rien.

Nous nous regardons silencieusement. Certains pleurent comme des gamins tandis que d’autres prient. Nous quittons la caserne pour entamer la descente des Glacis. Dehors, je perçois le chant des oiseaux, impassibles témoins de la barbarie en marche. Au loin, des canonnades résonnent. Comme dit la chanson, puisque nous tombons, d’autres sortiront de l’ombre à nos places… Et vaincront ! Il ne saurait en être autrement, que nous ne crevions pas inutilement… Dans un sursaut d’ultime révolte, je commence à fredonner le chant des partisans, bientôt suivi par quelques-uns de mes compagnons.

Après avoir traversé la Savoureuse, nous quittons Belfort par le Sud. Je reconnais ce qui me semble être la route d’Héricourt. Où donc nous emmènent-ils ? Pourquoi ne pas avoir formé un peloton d’exécution dans la cour de la caserne ? Pour laisser le moins de traces possible ? Ces assassins cherchent à dissimuler leurs exactions, c’est la seule explication ! Une sueur glacée coule dans mon dos tandis que les pulsations du sang dans mes veines vrillent mes tempes. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine, comme si lui aussi se révoltait de bientôt devoir rendre les armes. Mon corps est tétanisé, mes muscles sont douloureux à force de se crisper sur ce qui leur reste de vie.

Seul le ronronnement du moteur brise le silence de mort qui règne maintenant dans le convoi. Il nous berce, nous prépare pour le repos éternel… Je fais le point, mentalement, de toutes les choses que je n’ai pas eu le temps d’accomplir, elles sont si nombreuses ! Je pense à ma mère que je n’ai pas embrassée depuis des semaines, à mon fils -si petit- que je ne verrai pas grandir… Au moins aura-t-il la fierté de la bravoure de son père, piètre consolation pour une enfance saccagée par la folie humaine.

Je suis tiré de mes réflexions par un brusque ralentissement, suivi d’un changement de direction. Le véhicule quitte la route pour s’engager dans un chemin secondaire, à travers champ. Après avoir longé la lisière d’un bois, il s’immobilise. Quatre soldats allemands sautent du véhicule, armés de mitrailleuses qu’ils vont installer un peu plus loin, tandis qu’une voiture de tourisme se gare. En sortent tranquillement l’officier allemand qui a réalisé peu avant notre levée d’écrou, suivi par le traître SS. Celui-là, je ne donne pas cher de sa peau le jour de la victoire ! Comme j’aimerais le tuer de mes propres mains, histoire de lui faire payer le prix de ses infâmies.

Un à un, mes compagnons descendent du camion, font quelques pas avant d’être fauchés par des rafales, dont l’écho sinistre n’en finit pas de se répercuter dans la campagne. Ils ont bien fait les choses, les corps tombent dans une fosse déjà ouverte, pas de manutention inutile ! Je reconnais bien là l’ordre germanique… Mon tour arrive, je suis d’une sérénité que je n’aurais pas soupçonnée. La tête haute, j’avance vers mon destin, ne résistant pas à l’ultime provocation de cracher en direction des deux témoins de nos assassinats . Vive la F…

Peu après, les soldats rebouchèrent la fosse avant de quitter les lieux. La paix et la nature reprirent leurs droits dans la forêt de Banvillars.

Quarante-deux jours plus tard, les forces françaises de l’armée De Lattre libéraient Belfort de l’occupation allemande. Un vent de liberté rendait le sourire aux habitants et le drapeau tricolore orné de la croix de Lorraine étaient déployé entre la forteresse et le lion de Bartholdi. Jour après jour, on n’en finissait pas de découvrir un peu partout, des charniers contenant des corps de résistants suppliciés. C’est le 6 décembre 1944 que fut mis à jour celui de Banvillars. On y découvrit vingt-sept corps anonymes. La nouvelle parvint jusqu’à Plancher-Bas. Louise, dont le fils avait disparu, s’empressa de faire comme toutes les femmes qui recherchaient un mari, un fils. Elle se précipita sur place. C’est ainsi qu’elle put identifier le corps de son fils Roger, membre du maquis de la Haute-Planche, désormais officiellement déclaré « Mort pour la France ».

Des circonstances du drame qui s’était joué dans ce coin perdu, personne n’aurait jamais rien su si, un beau jour de mai 1945, n’était revenu de Dachau le chanoine Pierre, curé-doyen de Giromagny, seul rescapé du groupe de prisonniers.

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