Jacqueline Sauvage : l’indigeste tribune de Philippe Bilger


Edition du dimanche 31 janvier 2015 : En fin d’après-midi, l’Elysée a annoncé que François Hollande avait pris la décision de faire bénéficier Jacqueline Sauve d’une remise de peine gracieuse. Elle pourra donc faire une demande de libération conditionnelle dès demain. On ne peut que se féliciter d’une telle décision. Il n’en reste pas moins qu’il faut continuer le combat pour faire connaître, en France, le Syndrome de la Femme Battue (SFB) qui fait que ces femmes victimes peuvent réagir avec un temps de latence plus ou moins long. 

Au moment du procès en première instance de Jacqueline Sauvage, en octobre 2014, j’avais relayé et commenté la condamnation dans un billet. Cette condamnation à 10 ans de prison ferme pour le meurtre d’un mari lui ayant fait subir -ainsi qu’à leurs enfants- des décennies de violences physiques et sexuelles, a été confirmée en appel. Aujourd’hui, un comité de soutien en appel à François Hollande, afin qu’il la fasse bénéficier de la grâce présidentielle.

A l’instant, à la faveur d’une insomnie, je suis tombée sur une tribune écrite il y a deux jours par Philippe Bilger pour Le Figaro, et celle-ci m’a donné la nausée. Vous pouvez la lire en visitant ce lien. Que ceux qui ne savent pas (les français outrés pour autant d’inhumanité) se taisent et respectent ceux qui savent (les magistrats, les jurés), voilà en substance ce que dit l’auteur de cette tribune, rien de moins. Et de poursuivre en revenant sur la « passivité » de la condamnée. Mais à propos, ne l’a-t-on pas aussi jugée pour cela ? Je me pose sérieusement la question depuis le début. Comme c’est facile de dire, aujourd’hui, « mais pourquoi ne pas avoir porté plainte ? » ou « pourquoi n’est-elle pas partie ? ». Parce ce que, parfois, l’inertie est guidée par l’instinct de survie. Parce que parfois aussi, on est tellement abîmé que l’on n’a plus l’énergie physique ou mentale de rebondir. Mais pour savoir cela, il faut avoir vécu une situation similaire. Et a contrario, on ne se demande pas pourquoi les services sociaux, l’hôpital où Jacqueline Sauvage a séjourné plusieurs fois suite aux violences subies, l’éducation nationale -quand les enfants maltraités et violés- n’ont fait aucun signalement, n’ont tiré aucune sonnette d’alarme. Cette affaire n’est-elle pas l’exemple même d’une société qui est incapable -volontairement ou pas- de protéger celles et ceux qui en ont terriblement besoin ?

Mais certainement que ceux qui ont vu, il y a 20 ou 30 ans, se sont dit qu’ils n’avaient pas à interférer dans des « histoires de couple », que la loi n’avait pas à se mêler de ça. Parce qu’il faut replacer les choses dans leur contexte, que risquait un homme violent il y a 25 ou 30 ans ? Je vous le donne en mille : RIEN ou TRÈS PEU (c’est là que l’on prend la mesure de ce que j’appelle plus haut « processus de survie »). Qu’aurait donc fait ce brave homme, une fois rentré chez lui après avoir été -au mieux- auditionné ? D’après certains proches de la famille, il menaçait régulièrement de tuer femme, enfants ou voisins qui oseraient s’opposer à lui, ça donne une idée de la dangerosité du personnage non ? De plus, le fait que Jacqueline Sauvage ait abattu son mari au lendemain du suicide de son fils n’est pas anodin.

Evidemment ça a été l’horreur de trop, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Evidemment qu’elle a du penser que ce décès pouvait être le premier d’une série et qu’elle devait empêcher cela.

Si l’on en croit Philippe Bilger, une grâce serait un déni du jugement populaire rendu. Mais où a-t-il vu cela ? C’est de la malhonnêteté intellectuelle que d’écrire cela dans la presse, car il sait pertinemment que c’est mensonger puisqu’il est magistrat. Une grâce n’annule en aucun cas une condamnation , elle dispense d’effectuer la totalité de la peine, ce qui est totalement différent. Il crée une confusion entre le terme « grâce » et « amnistie » et il le fait sciemment.

Quand il écrit que la justice dit la loi et que l’on doit respecter un jugement souverain (rendu par « ceux qui savent »), je réponds que quand une loi est mauvaise, il faut l’adapter ! Et j’ajoute que l’Histoire est remplie de cas où « ceux qui savaient » ont commis des erreurs, mais qu’ils se sont rarement eux-même déjugés, il a toujours fallu quelqu’un pour dénoncer -parfois pendant des années. Alors un peu d’humilité bon sang !

Si les soutiens à Jacqueline Sauvage se multiplient, à tel point qu’aujourd’hui, la majorité des français seraient favorables à un geste pour la sortir de prison, on voit par contre aussi fleurir un peu partout sur la toile des commentaires immondes dans leur masculinisme infect. « Si c’était un homme qui avait tué sa femme dans de telles circonstances, il aurait pris perpétuité« , « si on modifie la loi sur la légitime défense pour reconnaître le syndrome de la femme battue (SFB), elles tueront leurs maris pour éviter un divorce« , « ça équivaudrait à un rétablissement de la peine de mort pour les hommes »… » Lisez les commentaires à la tribune sus-mentionnée, vous serez édifiés. On nage en plein délire paranoïaque ! On remet en cause des années de prise en compte et de compréhension de la problématique très particulière des violences conjugales subies. Pourtant, cette possibilité de prise en compte du SFB est possible au Canada, sans que cela n’entraîne de banalisation des crimes !

Le syndrome de la femme battue (SFB) est habituellement invoquée comme défense par des femmes ayant tuées leur conjoint violent. Cependant, il n’est pas en soi un moyen de défense à une accusation criminelle en droit canadien. En effet, il s’agit beaucoup plus d’un élément de preuve ou d’interprétation pouvant mener à l’utilisation du moyen de défense qu’est la légitime défense de l’article 34(2) du Code Criminel. En outre, il ne faudrait pas croire que chaque femme victime de violence conjugale pourra faire appel à ce syndrome puisqu’une femme victime de violence conjugale peut tuer dans des circonstances autre que celle de légitime défense.

Ce syndrome est admis en Cour depuis l’arrêt R. c. lavallée [1990] 1 R.C.S. 852 pour établir l’état d’esprit de la femme violentée lors de la perpétration du meurtre de son conjoint.

Pour être utilisé, un expert doit venir présenter l’état psychologique de la victime de violence physique afin que la cour puisse comprendre l’état mental de l’accusée au moment du meurtre. L’expert permet également de comprendre pourquoi la femme ainsi traitée n’a pas quittée son conjoint. Cette preuve est primordiale puisqu’elle ouvre le recours à la légitime défense en amenant une modulation de la notion du raisonnable à la situation de l’accusée. On y explique, par exemple, les motifs qu’avaient l’accusée d’appréhender la mort ou des lésions corporelles graves ainsi que celui de la croyance de l’accusée selon laquelle elle ne pouvait se protéger qu’en recourant à la force qu’elle a utilisée.

Le syndrome de la femme battue vient en fait changer la notion de légitime défense en l’interprétant en tenant compte de la perception que la femme battue a vis-à-vis de sa situation notamment au niveau de la notion de ce qui est raisonnable et de celle du danger immédiat.

Source : http://www.laloi.ca/articles/synfembattu.php

Oui, depuis 1990 le Canada reconnaît et prend en compte le SFB, mais il est vrai que le Canada a un train d’avance sur nous pour tout ce qui concerne les violences conjugales. Pensez donc, en 1990, les premières lois répressives n’étaient encore ni votée, ni appliquées chez nous, puisqu’elles ne l’ont été qu’en novembre 1994. Serait-ce trop demander que d’espérer combler ce retard incompréhensible ? Il semblerait que pour certains, ce soit le cas, malheureusement.

Hier, les filles et les avocates de Jacqueline Sauvage ont été reçues à l’Elysée par François Hollande, elles indiquent l’avoir trouvé à l’écoute et particulièrement au fait des violences conjugales. Il a promis une réponse rapide à leur requête. Affaire à suivre dans les prochains jours/semaines donc.

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4 réflexions sur “Jacqueline Sauvage : l’indigeste tribune de Philippe Bilger

  1. Tous le monde a bien compris et partage ce que vous écrivez.
    La question que pose Bilger, et que je me pose, c’est pourquoi les jurés citoyens, parfaitement informés, n’ont ils pas condamnés Mme Sauvage à une peine avec sursis… Comme regulièrement dans ces affaires sociétales.
    Et ce jugement qui parait si inhumain, à moi aussi, A été confirmé en appel, avec la même sévérité, là où les crapules avérées divisent leurs peines par 2 en général.

    Si Hollande se met à gracier toutes les victimes des lois iniques, des jugements déshumanisés, il n’a pas fini…

    Aimé par 1 personne

    • Sans doute parce que le choix de la défense était de plaider non coupable. S’il avait été autre et que l’on se répande en regrets, il y a fort à parier que le verdict aurait été plus clément. Je pense sincèrement que ce choix a été fait afin justement de faire bouger la loi, un peu à la façon du choix de Gisèle Halimi pour le procès de Bobigny en ce qui concerne l’avortement. Mais que l’on arrête de dire que l’on nous cache des choses, que forcément il y a des trucs louches chez cette femme. Pour avoir été dans un contexte de violence conjugale, je sais que j’aurais pu tuer, et pas forcément au pire moment. C’est cette prise de conscience qui a été chez moi le déclencheur de ma fuite. J’aurais pu être comme elle, le tuer directement et n’avoir la prise de conscience qu’après. Je vais être brute, mais quelle faculté de raisonnement rationnel reste-t-il à un être humain qui a subi 47 ans de tortures ? Tout cela n’a pas été pris en compte, tout simplement.

      Reprocher à une victime de ne pas avoir dénoncé son bourreau quand on connaît, encore aujourd’hui, le manque de réactivité (je n’ose parler de j’m’enfoutisme) de certains services sociaux ou de certains fonctionnaires de police, c’est lamentable. Je rappelle, pour mémoire, ces mots forts du Procureur Luc Frémiot lors du procès d’Alexandra Lange

      « Quelle serait la crédibilité, la légitimité de l’avocat de la société qui viendrait vous demander la condamnation d’une accusée, s’il oubliait que la société n’a pas su la protéger ? »

      Et assimiler une grâce à une amnistie, c’est pour moi quelque chose d’inacceptable. Ca passerait si c’était un citoyen lambda qui fasse cela par méconnaissance, quand c’est un magistrat qui s’exprime dans la presse, c’est de la manipulation.

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  2. Mr Bilger, j’ai honte pour vous…… d’écrire de pareilles inepties…. pour qui vous prenez-vous?

    Ah mais vous êtes au  » Figaro »…… alors je comprends mieux !!

    Merci Isabelle de rétablir la Vérité…. ça fait du bien de vous lire…..

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    • Ce soir, François Hollande a annoncé la remise de peine gracieuse qu’il a accordé à Jacqueline Sauvage, qui devrait donc sortir de prison rapidement. Ce soir, certains se déchaînent déjà en disant que cette décision revient à dire aux femmes qu’elles peuvent assassiner leurs maris en prétextant qu’elles sont battues… Cette femme est sortie d’affaire, mais il reste encore beaucoup à faire pour toutes celles qui subissent au quotidien la tyrannie domestique de leurs conjoints. Il faut se battre aujourd’hui pour faire reconnaître le syndrome de la femme battue afin qu’il puisse être pris en compte au niveau juridique.

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