Le verger de l’enfance


Mes parents ont quitté Ronchamp pour le Pays de Montbéliard en 1961, emmenant avec eux Laure, ma grand-mère, qui laissa alors sa maison derrière laquelle était situé un verger. Elle resta propriétaire de ce dernier jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard.

Il n’était pas énorme, à peine une dizaine d’ares. Enclavé entre la rue d’Amont et la filature, je me souviens qu’enfant, le bruit des machines y rythmait nos journées, tandis que les sifflements des michelines qui circulaient sur la ligne de chemin de fer, de l’autre côté, nous rappelaient l’heure qui tournait.

Ce verger était entretenu par des voisins, Georges et Margot, qui en récupéraient l’herbe pour nourrir leurs lapins. J’adorais, lorsque nous allions les voir, aller leur donner des poignées de foin frais et les caresser. Tout modeste qu’il fût, ce verger était varié dans les fruits qu’il donnait : pommes rouges et savoureuses, coings âcres qui permettaient la confection de délicieuses gelées, prunes, poires que ma mère préparait au sirop, cerises noires et juteuses qui éclataient sous la dent en de sublimes gerbes de jus sucré.

J’ai souvenir des foins, des pique-niques et barbecues improvisés, mais surtout des cueillettes. En juillet, pour les cerises. Sous un soleil écrasant, mon père secouait les branches pour en faire tomber les fruits mûrs que je chapardais. Des fruits gorgés de saveurs qui me laissaient les mains et la bouche noircies et dont ma mère faisait souvent, sur place, de délicieux beignets qu’elle cuisait sur un petit camping-gaz. Les fruits noirs éclataient au contact de l’huile, libérant leur nectar qui imprégnait alors la pâte, promettaient un festival de gourmandise, je les dévorais des yeux avant même de les croquer.

Plus tard dans la saison, mon père surveillait pommes et poires, afin de vérifier leur degré de maturation. Et dès que les pépins étaient noirs, il chargeait dans la voiture de grands sacs de jute ainsi que de grands paniers d’osier et nous partions récolter les fruits que nous mangerions durant tout l’hiver. Au retour, il entreposait les trésors dans le garage, à l’abri de la lumière et du gel. Flottaient alors, pour quelques mois, de délicieuses fragrances sucrées où la pomme se mêlait à la poire et au coing pour titiller nos narines gourmandes.

À la mort de ma grand-mère, le verger fut mis en vente afin que chaque héritier touche sa part. Dès lors, c’est un part de mon enfance que l’on enterra. Les arbres furent coupés par les nouveaux propriétaires qui y construisirent une maison. Encore aujourd’hui, j’ai toujours un pincement au cœur quand je passe devant, mais dans ma tête, je vois toujours défiler les silhouettes du passé, qui poussant une charrette à foin, qui ramassant une pomme tombée…

Photo 1 : date de 1974. J’avais alors 8 ans. On y voit la clôture séparant la propriété de la filature.
Photo 2 : les lieux aujourd’hui. La maison rose à gauche était la maison de ma grand-mère, celle derrière est sur le terrain où il y avait le verger. Source : google map.

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