Noces de plomb


Le plomb n’est pas une matière noble, loin s’en faut. Il empoisonne lorsqu’on l’absorbe, il alourdit, il tue lorsqu’il est coulé en munitions ou transformé en soldats… Et pourtant aujourd’hui, il symbolise les 14 années de mariage que l’on a à notre actif, ce qui ne veut nullement dire que ce dernier a du plomb dans l’aile !

Il y 14 ans donc, après 5 années de vie commune et un enfant, nous avons officialisé notre union devant monsieur le Maire. Je me souviens que lorsque j’ai annoncé à notre fils de cinq ans que nous allions nous marier, il a fondu en larmes en me disant « Mais qu’est-ce que je vais devenir ? » Je ne sais pas ce qu’il s’imaginait alors, que ce mariage serait une bulle de laquelle il serait exclu ? Cela n’a pas révolutionné notre existence, c’était une formalité et l’occasion de faire la fête avec la famille et les amis. Chacun a gardé une relative indépendance, et nous avons continué à faire face aux coups durs —qui ne nous ont pas épargnés— et à nous réjouir des petits et grands bonheurs que la vie nous a offerts.

Nous nous sommes beaucoup amusés et nous continuons à le faire… L’humour, le rire, c’est peut-être ce qui nous soude le plus. Nous sommes toujours aussi complices à ce niveau, je dirais même que nous nous améliorons sans cesse. Nous entretenons au quotidien notre relation, pour ne pas sombrer dans la routine et l’ennui. Si je me suis lancée dans l’écriture érotique, cela répondait bien sûr à un besoin de me réconcilier avec moi-même, mais c’était aussi une façon d’entretenir la flamme entre nous. Je me souviens de ton empressement et de ta curiosité à découvrir les petits textes que je postais alors sur un forum internet, de ta fierté après les avoir lus, de tes encouragements à persévérer. Si aujourd’hui je suis publiée, c’est aussi à toi que je le dois.

A l’heure où le ciel s’assombrit, où le monde semble basculer dans la folie et la barbarie, la flamme de l’amour nous guide toujours. Parce qu’il n’y a de salut que dans l’amour et la paix…

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A mon grand-père


Edouard Jeanpierre

Edouard Jeanpierre, originaire de Plancher-Bas, à 20 ans lors de sa mobiliation.

C’est en août 1914 que tu fus appelé, avant d’intégrer le 171ème Régiment d’Infanterie, et de partir défendre la patrie, comme on disait à l’époque. Tu es certainement parti, comme beaucoup, sûr de revenir pour la Noël, n’imaginant pas l’enfer qui t’attendait. C’était une question de jours, de quelques semaines… Les boches allaient repartir déconfits et la queue basse, et la vie reprendrait son cours.

Mais ce ne fut pas le cas. En septembre, tu te retrouvas au front. Matricule 03654… Tu es alors devenu un numéro pour ceux qui donnaient les ordres, et qui n’avaient que faire du jeune homme plein d’avenir qui se cachait derrière. La souffrance, la mort, la boue, devinrent ton quotidien, dans ce coin de l’Est qui durant quatre ans fut  l’enfer sur terre…

Combien de tes semblables, portant l’uniforme ennemi as-tu été contraint de tuer pour rester en vie ? Combien de tes camarades as-tu vu tomber, pour gagner les quelques mètres exigés par l’état-major ? J’imagine aisément la peur avec laquelle tu devais vivre en permanence, et qui ne t’a jamais quitté par la suite. Dans ce coin de la Meuse, pas très loin de Verdun, tu tins le coup un peu plus d’un mois.  C’est peu, mais c’est tellement lorsque l’on sait qu’elles étaient les conditions de vie des poilus au front. Mes recherches m’ont appris à quel point l’endroit où tu es tombé a été un infâme bourbier durant toute cette guerre.

Hé oui, c’est un 27 octobre 1914 que tu es tombé lors de l’assaut de la Tête de la Louvière, dénommée par la suite « Tête de vache ». Il y a quatre-vingt seize ans… Blessé seulement, mais cette blessure devait à jamais changer ta vie. Elle t’a sans doute sauvé la vie, en t’empêchant de repartir au front, mais t’a aussi permis d’apprendre à lire et à écrire durant ton hospitalisation. Cette blessure qui ne voulut pas guérir finit par gangrener ton bras. A vingt ans, on t’amputa, pour te sauver.

Vingt ans, et un peu plus d’un mois de front… Une vie à jamais bouleversée, une faille qui ne devait jamais se refermer. J’ai su ta terreur lorsque ce fameux 1er septembre 1939, tu as vu la guerre tant redoutée te rattraper une seconde fois et menacer ta famille. Quoi d’étonnant, lorsque l’on a connu l’indicible ?

Je ne t’ai pas connu, tu es parti très jeune. Mais on m’a beaucoup raconté… J’ai hérité des vieux papiers de famille, dont ton livret militaire, posé devant moi sur le bureau, à la minute où j’écris. Au dessus de mon bureau, au mur, tes médailles sont là pour nous rappeler ce que tu as vécu, comme bon nombre de tes camarades. A l’heure où certains s’interrogent sur l’utilité des commémorations, je tenais à te rendre hommage. Tu as fait ton devoir, comme beaucoup d’autres du même âge. Jeunesse sacrifiée au nom d’intérêts qui vous dépassaient.

RAJOUT

À l’heure où, un peu partout en France, on s’apprête à commémorer le centenaire de la Grande Guerre, je profite de l’occasion pour rendre un hommage aux poilus de ma famille. Voici quelques clichés :

Louis Jeanpierre, frère d'Edouard, durant le conflit. Éclusier à Plancher-Bas après la guerre, il mourra des suites des gazs inhalés durant la guerre.

Louis Jeanpierre, frère d’Edouard, durant le conflit. Éclusier à Plancher-Bas après la guerre, il mourra des suites des gazs inhalés durant la guerre.

Jules André, mon grand-père paternel. Mobilisé à 26 ans au 171ème Régiment d'Infanterie. Domicilié à Ronchamp (70)

Jules André, mon grand-père paternel. Mobilisé à 26 ans au 171ème Régiment d’Infanterie. Domicilié à Ronchamp (70)

À ma mère


Dix ans aujourd’hui que tu nous as quitté, engloutie par les ténèbres qui avaient détruit ta raison durant les derniers mois de ta vie. Des mois durant lesquels nous avons assisté, témoins impuissants, à ta lente glissade vers l’abîme vertigineux du néant. Des mois durant lesquels nous fûmes les seuls à remarquer que tu t’enfonçais chaque jour un peu plus dans le néant.

Je me souviens de ce dernier Noël que tu as vécu : tu n’étais déjà plus qu’un corps duquel l’esprit était absent. Tu ne savais plus marcher ni manger, il fallait t’assister comme on l’aurait fait pour un petit enfant. Peu après, tu ne me reconnaissais plus lorsque j’allais te voir. Impassible, tu me regardais de ton regard inhabité, sans aucune réaction. Cette vision cauchemardesque de toi, morte-vivante effrayante, me hante depuis toutes ces années. Elle a effacé toute autre image, supplantant les souvenirs que j’avais de toi en bonne santé.

Puis les limbes cotonneuses du coma t’enveloppèrent, cela dura deux semaines. L’espoir n’était plus là, ton cerveau était irrémédiablement trop abîmé pour que tu guérisses. Il y avait eu un miracle quelques années avant, cette fois-là il n’y en eut pas.

Tu nous quittas ce 22 février, jour de la sainte Isabelle… Depuis et à jamais, cette date reste entachée de tristesse.

Si nous avons eu de nombreux désaccords, si j’ai souvent et profondément été blessée par la dureté de tes mots, par l’image que tu avais de moi, j’ai appris à pardonner. D’ailleurs nos rapports s’étaient pacifiés après que j’aie vidé mon sac, un certain jour de Noël. De ce jour terrible de cris et de larmes, je garde le souvenir d’un enfant de trois ans, te prenant par la main pour t’amener à moi qui pleurait dans la cuisine. Du haut de son jeune âge, il avait compris beaucoup de choses et semblait te dire « elle a besoin de toi ! » Ce jour-là nous avons enfin enterré la hache de guerre, après de longues années passées à nous faire mal.

Cet enfant a aujourd’hui bientôt quinze ans. Le souvenir qu’il a de toi s’estompe chaque jour un peu plus. Seuls restent bien présents en lui les moments où tu le tenais par la main en lui chantant « Promenons-nous, dans les bois… »

Le dernier adieu


Ce texte, écrit pour le 11 novembre 2005, est librement inspiré de ce qu’a vécu ma grand-mère, infirmière de guerre dans la Marne durant la guerre de 1914-1918. Elle donna naissance en 1918 à un enfant né de père inconnu. En hommage à tous ces hommes et ces femmes, sacrifiés sur l’autel de la patrie.

Ma douce, mon aimée,

Quand vous lirez cette lettre, je ne serai plus. Tout au long de ces jours noirs, dans la boue et le sang c’est à vous que j’ai pensé. Le souvenir de vous ne m’a jamais lâché depuis le jour où j’ai quitté l’hôpital pour retourner au front. Un souvenir si brûlant, si pur qu’il sera la dernière belle chose que j’ai vécu dans ma courte vie.

Je me souviens, ma douce Laure, du jour béni où vous m’êtes apparue, tel un ange, toute de blanc vêtue, penchée sur mon lit de souffrance. Votre main fraîche posée sur mon front brûlant, tentait de pallier au manque de remède. La douceur de vos yeux noisette, les quelques mèches brunes qui s’échappaient de votre voile… J’ai cru être déjà au paradis, mais c’était vous mon bel amour… Je me souviens de vos lèvres délicieuses qui me murmuraient quelques paroles de réconfort. Il y avait en vous tellement de douceur, de compassion… Au fil des semaines, je vous ai raconté le front, les copains morts devant moi, les corps sous lesquels nous nous cachions pour tenter de rester en vie, la faim, le froid, l’odeur de la peur et de la mort omniprésente… Vous avez su trouver les mots pour apaiser mes souffrances, vous avez su panser les blessures de mon corps et celles de mon âme.

Cette sale guerre mon amour nous aura réunis, pour mieux nous séparer. Je la bénis pour vous avoir connue, je la maudis d’avoir à vous quitter. Nous aurons eu peu de temps pour nous aimer mon amour. Comme j’aurais voulu pouvoir vous consacrer ma vie ! Vous si fougueuse, si ardente, si entière dans votre abandon méritiez mieux qu’un homme qui vous abandonne déjà. Je revois vos longs cheveux bruns épars, votre doux visage sur lequel perlait la sueur tandis que de vos lèvres s’exhalaient les derniers râles de plaisir. Je vous ai aimée comme un fou, plus que je ne pourrais le dire en une vie entière…

Ma douce, ma bien-aimée, ne me pleurez pas… N’usez pas vos jolis yeux en chagrin inutile. J’espère seulement que vous saurez trouver auprès de quelqu’un d’autre, l’amour et la tendresse que vous méritez. Je reste seul dans ma tranchée, je sais que je ne verrai pas l’aube, je n’en ai plus la force. Pardonnez-moi mon amour, ma Laurette… C’est le cœur emplit de vous que je quitte ce monde.

Le chemin des dames, le illisible juin 1917

Votre Louis

Laure relut des centaines de fois cette lettre froissée, tâchée par les larmes qu’elle avait versées à chaque fois, au fil des mois. Sa plus grand tristesse était qu’il n’ait jamais su qu’il allait être père. Sa main caressait en cet instant son ventre arrondi, le regard perdu dans le vague, elle eut une intuition… Ce serait un fils et il ressemblerait à son père. Cette idée l’apaisa.

Lettre manuscrite à mon fils


Sacrifiant à l’exercice de la lettre manuscrite proposé par Anne Bert sur son blog, voici celle que j’ai rédigée hier soir.

A mon père


Il fut le premier homme de ma vie, celui qui compta le plus lorsque j’étais enfant, celui avec qui je pouvais engager de longs débats d’idées lorsque je fus une jeune adulte, celui qui m’a transmis son sens si particulier d’un humour très décalé…

Marié tard, il ne pensait pas être père un jour, élevant comme sa propre fille ma demi-sœur.  A trente-huit ans, alors qu’il ne s’y attendait plus, je pointai le bout de mon nez. Quand ma mère faillit me perdre, au 5ème mois de grossesse, j’ai su qu’il avait pleuré, lui qui ne démontrait pas facilement ses sentiments, pudique qu’il était comme bien des hommes de sa génération, mais malgré tout très sensible sous ses airs bourrus.

J’ai grandi à ses côtés, il me semblait solide comme un roc, invincible. Lorsqu’en ce mois de mai 1996, il se sentit mal, je ne me suis pas affolée. Tout allait se régler pour le mieux, et d’ailleurs je fus confortée dans cette idée lorsque le 30 mai j’allai le voir en clinique. Bien que sous anti-coagulants pour cause d’embolie, il avait retrouvé couleurs et joie de vivre, et plaisantait avec nous comme il ne l’avait pas fait depuis longtemps. Il ne parlait que de ses vacances, reportées par la maladie, mais qu’il comptait bien prendre dès qu’il irait mieux ! Je repartis chez moi totalement rassurée, ce jour-là.

Et puis il y eut ce funeste coup de téléphone de ma mère, à 23 heures. « Ton père est mort » m’annonça-t-elle. Mon univers s’écroula d’un coup. Je fis la route de nuit, dans un état second. Lorsque j’arrivai chez mes parents, mon oncle (le frère de mon père) et ma tante étaient déjà là. Je ne pleurais pas, ma peine était tellement grande qu’elle ne laissait aucune place aux larmes… C’est lorsque je me retrouvai dans la petite chambre devant sa dépouille que les vannes s’ouvrirent. Malgré tout l’amour que j’avais pour lui, je ne pus soutenir la vision de ce corps sans vie et m’enfuis en courant, avant de m’effondrer dans les bras d’une infirmière.

Depuis quinze ans, il n’est pas un jour où je n’évoque sa mémoire. Mon oncle nous raconte l’enfant qu’il fut, privé de père à l’âge de 13 ans, ce qui mit un terme à ses espoirs d’études, le jeune homme qu’il fut aussi, fervent musicien, joyeux fêtard (côté que je n’ai pas connu, puisqu’il mena avec ma mère une vie relativement austère), tombant les filles en leur proposant des balades à moto…

En grandissant, mon fils ressent de plus en plus le besoin de découvrir ce grand-père qu’il n’a jamais connu, et c’est bien normal. Alors, je lui raconte simplement qui était René, mon père… Ce héros à qui je n’ai jamais su dire, victime comme lui d’une pudeur excessive, à quel point je l’aimais !

La chrysalide et le papillon


Il y a quelques années, suite au décès d’une tante, j’avais écrit un texte sur le thème de la disparition de la mémoire et de la mort. Celui-ci n’avait pas été transféré lors du déménagement du blog, ce que je tiens à réparer aujourd’hui. Je tiens beaucoup à ce texte, aussi je vous le refais découvrir.

Au tout début, il est y a les hésitations, les choses que l’on égare, on cherche, on s’énerve, pour finir par dire « mais bien sûr, je le savais que c’était là », ou alors « je l’avais sur le bout de la langue ». Puis les hésitations se font de plus en plus fréquentes, les absences se multiplient, le voile du néant se déploie, petit à petit dans l’esprit, l’installant dans un monde cotonneux.

Le quotidien et son cortège de petites choses deviennent peu à peu étrangers, comme le deviennent aussi les visages aimés. Un jour devant son miroir, on se retrouve face à un inconnu. La maladie telle une gomme a tout effacé. Les joies et les peines , tous ces petits moments de bonheur indicible qui jalonnent une vie sont définitivement perdus, enfouis à jamais aux fins fonds d’une mémoire absente.

S’installe alors  la souffrance. Celle de ne plus être avant que d’être parti, celle des proches, devenus jour après jour des étrangers. Cette souffrance je la connais bien, pour l’avoir côtoyée de près. Le désarroi que nous ressentons alors, l’impuissance à laquelle nous sommes réduits, l’inéluctable qui se profile, sans aucun espoir de retour en arrière.

A l’heure de l’au-revoir, tel un papillon sortant de sa chrysalide, l’esprit retrouve enfin sa liberté, pour partir voguer par delà la souffrance, vers le beau, le pur, ce qui ne s’efface jamais. Reviennent alors à ma mémoire les chaleureuses soirées des réveillons d’antan, résonnantes de rires et de voix d’enfants. Enfants tous devenus adultes aujourd’hui…

Reste alors, le souvenir des belles choses… Pour l’éternité.