Jacqueline Sauvage : refus de libération conditionnelle


648x415_grace-partielle-accordee-dimanche-francois-hollande-jacqueline-sauvage-condamnee-dix-ans-prison-meurtre-mari-violent-suscite-nombreuses-reactions-poliDécidément, l’affaire Jacqueline Sauvage n’en finit pas de défrayer la presse. Pour mémoire, je rappelle que cette femme, poursuivie pour avoir abattu son mari après 47 années de torture conjugale, a été condamnée initialement à 10 années de réclusion, peine confirmée par la cour d’appel. Le parcours atroce de cette femme qui a vécu l’enfer sur terre durant presque 50 ans, a ému la France et  soulevé un mouvement de soutien dépassant tous les clivages politiques. En janvier dernier, François Hollande lui a accordé une grâce partielle, s’en remettant au Tribunal d’Application des Peines pour envisager une libération conditionnelle avant qu’elle n’ait fini de purger la moitié de peine.

Après des mois d’évaluation psychologique et malgré l’avis favorable à cette libération du Parquet, le juge d’application des peines de Melun a rendu une décision négative aujourd’hui, semant la colère et l’incompréhension tant des avocates et filles de Jacqueline Sauvage que de ses soutiens ainsi que d’une large partie de la classe politique.

Cette décision est choquante, et ce qui l’est encore plus, ce sont les arguments avancés par le juge dans son compte-rendu. Ainsi, il est reprochée à l’intéressée la médiatisation de son affaire qui, je cite « rend difficile une authentique démarche de réflexion pour madame Sauvage qui est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime sans remettre en question son questionnement psychique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple«  . En clair, on lui fait payer le fait d’être devenue, sans en être responsable ou l’avoir cherché, un symbole national de la violence conjugale subie par les femmes. Et de façon explicite, cette décision fait des véritables bourreaux de pauvres victimes. Surtout lorsque l’on sait que les hommes violents qui finissent par tuer leurs épouses ou compagnes s’en tirent pour bien moins que 10 de prison, quand ce n’est pas une peine de substitution comme dans cette autre affaire désormais au moins aussi médiatique de l’affaire Sauvage, dans laquelle le coupable n’a jamais passé une seule journée en détention mais a été placé sous bracelet électronique.

« Jusqu’où va-t-on martyriser cette femme ? » s’emportent Me Nathalie Tomasini et Janine Bonaggiunta, les avocates de Jacqueline Sauvage. Je me pose la même question, tant je suis scandalisée par cette décision et le discours qui la justifie. Qu’en 2016, avec la connaissance que l’on a de la problématique des violences conjugales, avec les chiffres toujours aussi élevés de décès (une femme meurt toujours tous les 3 jours, en France, sous les coups de son compagnon), on tienne encore de pareils discours est juste au mieux surréaliste, au pire d’une inhumanité rare.

A moins d’un an de l’élection présidentielle, on peut y voir une décision politique. Les magistrats n’auraient pas digéré que le Président s’immisce dans les décisions des institutions judiciaires qui veulent aujourd’hui « affirmer leur souveraineté ». Ce qui est lamentable, c’est que cette affirmation se fait au détriment d’une femme qui n’avait pas besoin de cela en plus de tout ce qu’elle a déjà subi.

Réactions :

L’association féministe Les effronté-e-s : Les effronté-e-s sont accablées et scandalisées par le rejet de la demande de libération de Jacqueline Sauvage, six mois après la grâce présidentielle qui lui avait été accordée ! (lire la suite ICI) et rappellent, sur leur site que depuis le début de l’année 2016, 76 femmes sont mortes en France sous les coups de leurs compagnons.

François Bayrou (Modem) dénonce lui aussi une décision incompréhensible et demande à François Hollande de prendre ses responsabilités (c’est à dire à attribuer une grâce totale). Et d’ajouter « au point où nous en sommes arrivés, s’agissant de la libération conditionnelle, c’est-à-dire sous surveillance, une seule question devrait se poser, c’est celle de la dangerosité éventuelle de la personne remise en liberté. Sur ce point, il ne semble pas y avoir de risque ni de débat ».

Nathalie Kosciusko-Morizet (LR) : « Déçue par le rejet de la demande de libération de Jacqueline Sauvage. Espoir conservé pour la procédure en appel. Restons mobilisés. « 

Valérie Boyer (députée LR) : « Cette décision de justice est un signal catastrophique envoyé aux femmes battues, cela est insupportable. « 

Pierre Laurent (PCF) : « Triste et en colère après le rejet de la libération conditionnelle de #JacquelineSauvage. Un permis de frapper pour tous les hommes violents. »

Jean-Luc Mélanchon (Parti de Gauche) : « Donc, Jacqueline Sauvage resterait en prison en dépit de tout, sa longue peine dans l’enfer conjugal, sa détention préventive et malgré la grâce présidentielle ? Quelle justice est-ce là ? Le rôle de la justice est de dire ce qui est juste à propos d’ un délit ou d’un crime. Ce qui est juste est déterminé par la loi. Mais la libre appréciation du juge dans le cadre de la loi est composante de la justice. Surtout en matière d’appréciation des peines. Dans ces conditions, la décision prise sur cette personne n’est pas juste. Donc, elle est injuste. Et cruelle. « 

Jacqueline Sauvage : l’indigeste tribune de Philippe Bilger


Edition du dimanche 31 janvier 2015 : En fin d’après-midi, l’Elysée a annoncé que François Hollande avait pris la décision de faire bénéficier Jacqueline Sauve d’une remise de peine gracieuse. Elle pourra donc faire une demande de libération conditionnelle dès demain. On ne peut que se féliciter d’une telle décision. Il n’en reste pas moins qu’il faut continuer le combat pour faire connaître, en France, le Syndrome de la Femme Battue (SFB) qui fait que ces femmes victimes peuvent réagir avec un temps de latence plus ou moins long. 

Au moment du procès en première instance de Jacqueline Sauvage, en octobre 2014, j’avais relayé et commenté la condamnation dans un billet. Cette condamnation à 10 ans de prison ferme pour le meurtre d’un mari lui ayant fait subir -ainsi qu’à leurs enfants- des décennies de violences physiques et sexuelles, a été confirmée en appel. Aujourd’hui, un comité de soutien en appel à François Hollande, afin qu’il la fasse bénéficier de la grâce présidentielle.

A l’instant, à la faveur d’une insomnie, je suis tombée sur une tribune écrite il y a deux jours par Philippe Bilger pour Le Figaro, et celle-ci m’a donné la nausée. Vous pouvez la lire en visitant ce lien. Que ceux qui ne savent pas (les français outrés pour autant d’inhumanité) se taisent et respectent ceux qui savent (les magistrats, les jurés), voilà en substance ce que dit l’auteur de cette tribune, rien de moins. Et de poursuivre en revenant sur la « passivité » de la condamnée. Mais à propos, ne l’a-t-on pas aussi jugée pour cela ? Je me pose sérieusement la question depuis le début. Comme c’est facile de dire, aujourd’hui, « mais pourquoi ne pas avoir porté plainte ? » ou « pourquoi n’est-elle pas partie ? ». Parce ce que, parfois, l’inertie est guidée par l’instinct de survie. Parce que parfois aussi, on est tellement abîmé que l’on n’a plus l’énergie physique ou mentale de rebondir. Mais pour savoir cela, il faut avoir vécu une situation similaire. Et a contrario, on ne se demande pas pourquoi les services sociaux, l’hôpital où Jacqueline Sauvage a séjourné plusieurs fois suite aux violences subies, l’éducation nationale -quand les enfants maltraités et violés- n’ont fait aucun signalement, n’ont tiré aucune sonnette d’alarme. Cette affaire n’est-elle pas l’exemple même d’une société qui est incapable -volontairement ou pas- de protéger celles et ceux qui en ont terriblement besoin ?

Mais certainement que ceux qui ont vu, il y a 20 ou 30 ans, se sont dit qu’ils n’avaient pas à interférer dans des « histoires de couple », que la loi n’avait pas à se mêler de ça. Parce qu’il faut replacer les choses dans leur contexte, que risquait un homme violent il y a 25 ou 30 ans ? Je vous le donne en mille : RIEN ou TRÈS PEU (c’est là que l’on prend la mesure de ce que j’appelle plus haut « processus de survie »). Qu’aurait donc fait ce brave homme, une fois rentré chez lui après avoir été -au mieux- auditionné ? D’après certains proches de la famille, il menaçait régulièrement de tuer femme, enfants ou voisins qui oseraient s’opposer à lui, ça donne une idée de la dangerosité du personnage non ? De plus, le fait que Jacqueline Sauvage ait abattu son mari au lendemain du suicide de son fils n’est pas anodin.

Evidemment ça a été l’horreur de trop, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Evidemment qu’elle a du penser que ce décès pouvait être le premier d’une série et qu’elle devait empêcher cela.

Si l’on en croit Philippe Bilger, une grâce serait un déni du jugement populaire rendu. Mais où a-t-il vu cela ? C’est de la malhonnêteté intellectuelle que d’écrire cela dans la presse, car il sait pertinemment que c’est mensonger puisqu’il est magistrat. Une grâce n’annule en aucun cas une condamnation , elle dispense d’effectuer la totalité de la peine, ce qui est totalement différent. Il crée une confusion entre le terme « grâce » et « amnistie » et il le fait sciemment.

Quand il écrit que la justice dit la loi et que l’on doit respecter un jugement souverain (rendu par « ceux qui savent »), je réponds que quand une loi est mauvaise, il faut l’adapter ! Et j’ajoute que l’Histoire est remplie de cas où « ceux qui savaient » ont commis des erreurs, mais qu’ils se sont rarement eux-même déjugés, il a toujours fallu quelqu’un pour dénoncer -parfois pendant des années. Alors un peu d’humilité bon sang !

Si les soutiens à Jacqueline Sauvage se multiplient, à tel point qu’aujourd’hui, la majorité des français seraient favorables à un geste pour la sortir de prison, on voit par contre aussi fleurir un peu partout sur la toile des commentaires immondes dans leur masculinisme infect. « Si c’était un homme qui avait tué sa femme dans de telles circonstances, il aurait pris perpétuité« , « si on modifie la loi sur la légitime défense pour reconnaître le syndrome de la femme battue (SFB), elles tueront leurs maris pour éviter un divorce« , « ça équivaudrait à un rétablissement de la peine de mort pour les hommes »… » Lisez les commentaires à la tribune sus-mentionnée, vous serez édifiés. On nage en plein délire paranoïaque ! On remet en cause des années de prise en compte et de compréhension de la problématique très particulière des violences conjugales subies. Pourtant, cette possibilité de prise en compte du SFB est possible au Canada, sans que cela n’entraîne de banalisation des crimes !

Le syndrome de la femme battue (SFB) est habituellement invoquée comme défense par des femmes ayant tuées leur conjoint violent. Cependant, il n’est pas en soi un moyen de défense à une accusation criminelle en droit canadien. En effet, il s’agit beaucoup plus d’un élément de preuve ou d’interprétation pouvant mener à l’utilisation du moyen de défense qu’est la légitime défense de l’article 34(2) du Code Criminel. En outre, il ne faudrait pas croire que chaque femme victime de violence conjugale pourra faire appel à ce syndrome puisqu’une femme victime de violence conjugale peut tuer dans des circonstances autre que celle de légitime défense.

Ce syndrome est admis en Cour depuis l’arrêt R. c. lavallée [1990] 1 R.C.S. 852 pour établir l’état d’esprit de la femme violentée lors de la perpétration du meurtre de son conjoint.

Pour être utilisé, un expert doit venir présenter l’état psychologique de la victime de violence physique afin que la cour puisse comprendre l’état mental de l’accusée au moment du meurtre. L’expert permet également de comprendre pourquoi la femme ainsi traitée n’a pas quittée son conjoint. Cette preuve est primordiale puisqu’elle ouvre le recours à la légitime défense en amenant une modulation de la notion du raisonnable à la situation de l’accusée. On y explique, par exemple, les motifs qu’avaient l’accusée d’appréhender la mort ou des lésions corporelles graves ainsi que celui de la croyance de l’accusée selon laquelle elle ne pouvait se protéger qu’en recourant à la force qu’elle a utilisée.

Le syndrome de la femme battue vient en fait changer la notion de légitime défense en l’interprétant en tenant compte de la perception que la femme battue a vis-à-vis de sa situation notamment au niveau de la notion de ce qui est raisonnable et de celle du danger immédiat.

Source : http://www.laloi.ca/articles/synfembattu.php

Oui, depuis 1990 le Canada reconnaît et prend en compte le SFB, mais il est vrai que le Canada a un train d’avance sur nous pour tout ce qui concerne les violences conjugales. Pensez donc, en 1990, les premières lois répressives n’étaient encore ni votée, ni appliquées chez nous, puisqu’elles ne l’ont été qu’en novembre 1994. Serait-ce trop demander que d’espérer combler ce retard incompréhensible ? Il semblerait que pour certains, ce soit le cas, malheureusement.

Hier, les filles et les avocates de Jacqueline Sauvage ont été reçues à l’Elysée par François Hollande, elles indiquent l’avoir trouvé à l’écoute et particulièrement au fait des violences conjugales. Il a promis une réponse rapide à leur requête. Affaire à suivre dans les prochains jours/semaines donc.

Journée Internationale contre les violences faites aux femmes


Le 25 novembre, ce sera la Journée Internationale contre les violences faites aux femmes, puis la semaine nationale de sensibilisation du grand public.

Si vous êtes une médiathèque, association, centre socio-culturel ou tout autre organisme, et que vous souhaitez organiser une rencontre-débat sur le thème des violences conjugales, je suis à votre disposition pour venir parler de mon livre Les Bleus au corps.

Qui peut mieux parler de cette problématique qu’une personne qui est passée par là et en est sortie ? « Votre livre est d’utilité publique » m’a dit une journaliste il y a quelques temps… C’est pourquoi je le mets, et je me mets au service du public pour partager le plus largement mon vécu et l’analyse que j’en fais.

Vous pouvez me contacter via le formulaire de ce blog ou en privé sur mon compte facebook.

Il m’a volé ma vie – Morgane Seliman


Quatrième de couverture

« Une heure, déjà, que le compte à rebours a débuté. Je me dépêche de faire mon repassage. Après, j’aurai trop mal.
— Trente minutes !
J’ai encore mal au crâne des coups d’hier.
— Dix minutes !
Je prends mon fils dans les bras pour aller le coucher. Je ne veux pas que mon bébé sente ma peur. yassine a mis de la musique pour couvrir le bruit.
— Viens là !
Trois pas.
— Mets les bras le long du corps !
J’ai l’impression que mon cœur va exploser. Une claque, deux, puis les coups de poing. Quand je tombe, il passe aux coups de pied.
— Je t’en supplie, arrête !
J’essaie de me protéger comme je peux, roulée en boule. »

Ces scènes de violence, répétées et programmées, Morgane Seliman les a subies pendant quatre ans. Aujourd’hui, avec courage, elle témoigne de ce cauchemar quotidien, mais aussi de la difficulté de partir, de s’éloigner, d’oublier et de se reconstruire.

Un témoignage rare sur les violences conjugales et les mécanismes de l’emprise psychologique.
En France, chaque année, plus de 200 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles.

Mon avis

J’ai découvert cette jeune femme et une partie du calvaire qu’elle a vécu dans le documentaire Dans les yeux d’Olivier consacré aux Femmes en très grand danger, récemment rediffusé par France2. Aussi, quand j’ai eu connaissance de la sortie de ce livre, je me suis précipitée dessus.

Quatre ans, c’est la durée de vie commune qu’elle a passée avec son bourreau. Non, ce terme n’est pas exagéré, quand on sait de quoi il a été capable, et comment il continue de la persécuter à distance encore aujourd’hui. Au fil des chapitres, Morgane raconte comment elle l’a connu, pourquoi elle en est tombée amoureuse, et surtout, comment il a transformé sa vie en véritable enfer, comment il a fait d’elle son esclave.

Bien sûr, certains faits, façon d’être ou de faire (tant de sa part à elle que de celle de son bourreau) m’ont ramenée à mon propre passé, parce que lorsque l’on s’intéresse de près aux violences conjugales, on se rend compte que les auteurs de violence ont des traits communs, tout comme les victimes ont des mécanismes de protections similaires. Le quotidien de Morgane était donc les coups -violents-, les simulacres -peut-être encore pire que tout le reste-, les humiliations. Elle évoque à peine brièvement, par pudeur sans doute car c’est tellement intime qu’il est très difficile d’en parler, les violences sexuelles qui sont -là encore- très souvent infligées aux victimes de violences conjugales, les détruisant dans ce qu’elles ont de plus profond.

Mais son ex compagnon est dangereux, extrêmement dangereux. Un vrai manipulateur pervers narcissique que tout le monde craint, qui est capable de manipuler jusqu’aux gardiens de prison ou aux juges d’application des peines. Qui est capable de remuer ciel et terre pour la retrouver, alors qu’elle bénéficie d’un hébergement protégé réservé aux femmes en très grand danger, qui use de toutes les procédures pour retarder l’application d’un verdict le condamnant, gagnant au passage des allègements en appel…

Et pour finir, il y a la police, la justice, dont par moment on se dit que ce n’est pas possible de voir des réactions pareilles à notre époque, avec tout ce que l’on sait. Comment des gendarmes, qui connaissent l’individu mis en cause, poussent la victime à quitter son propre domicile en laissant son très jeune fils au conjoint violent, et lui disent « vous voyez qu’il est calme, n’allez pas nous l’énerver ». Comment des gendarmes qui ont oublié de réclamer des relevés d’appels dans une procédure pour harcèlement téléphonique, vont finir par réclamer les factures… de la victime ! Une justice qui, après avoir accédé à une mise en liberté conditionnelle assortie d’une interdiction d’approche de la victime, lève toute mesure de protection dès lors que la peine est totalement purgée… La liste est trop longue pour citer toutes les aberrations que l’on trouve dans cette histoire. Malgré le temps qui a passé, Morgane vit toujours dans la crainte. Un pourvoi en cassation est en cours et rend toujours inapplicables les décisions de justice antérieures. Signer ce livre édifiant aujourd’hui est pour elle une façon de  hurler à la face du monde ce qu’elle a enduré, ce qu’elle subit encore. Un acte courageux à destination de toutes les femmes martyrisées, en France ou ailleurs.

Il m’a volé ma vie, de Morgane Seliman – Editions XO – 19 euros

Voyage au bout de l’enfer


a-bout-touchant-carole-rognonLa semaine dernière, j’ai réalisé un entretien par téléphone afin d’écrire un article pour un journal hebdomadaire local. À l’issue de cet entretien, mon interlocutrice, Carole Rognon, a accepté avec gentillesse de me faire parvenir un exemplaire de son roman À bout touchant.

Ce n’est pas une chronique du livre que je vous propose ici, je la ferai plus tard et ailleurs. C’est simplement l’occasion pour moi, alors que nous sommes à quelques jours de la journée de la femme, de reparler de ce que certaines subissent ou ont pu subir. Je n’arrive pas à me blaser devant les horreurs dont peuvent être capables certains individus que je ne qualifierais pas d’êtres humains.

Dans ce roman autobiographique, Carole nous fait le récit détaillé de la période d’une noirceur épouvantable de sa vie, qui démarre avec l’assassinat de ses deux enfants par son mari qu’elle a quitté depuis 6 mois. Par flash-back, elle revient sur ce que furent les quinze années qu’elle a passé à ses côtés, et là… On reste sans voix.

Un tyran domestique de la pire espèce qui prive, humilie, rabaisse son épouse en permanence, qui va jusqu’à détruire carnets de chèques et carte bancaire et confisquer son permis de conduire… Certes il n’y a pas de coups, mais comme je l’ai déjà écrit souvent, on se remet beaucoup plus facilement de la violence physique que de la violence psychologique. Un tyran que les experts mandatés par la justice qualifieront de paranoïaque responsable de ses actes au moment de son procès.

L’ultime violence psychologique, la pire, la plus monstrueuse qu’il a commise, sera d’avoir abattu ses deux enfants un soir de réveillon 1996. Utiliser les enfants comme armes de destruction de l’ex-conjointe revient à une condamnation à perpétuité pour celle-ci. Car comment continuer à vivre après une telle horreur ? On atteint le summum de l’abjection lorsque l’on apprend qu’après sa condamnation, il porte plainte contre son ex-épouse qu’il tient pour responsable de ce qu’il a commis. En effet, dans sa logique perverse, si elle ne l’avait pas quitté, il n’aurait pas tué les enfants. Là encore, on retrouve un raisonnement qui est commun à tous les hommes violents : ils ne sont JAMAIS responsables de rien, ce sont les victimes qui les poussent à… C’est tellement facile comme cela !

Malheureusement, des affaires comme celles-ci, on en voit régulièrement dans les rubriques « Faits Divers » des journaux, je dirais même qu’il n’y en a jamais autant eu. Que faire pour que cela s’arrête ? Comment faire entrer dans des esprits à la base pervertis et malsains que des enfants ne sont pas des outils de vengeance destinés à punir l’autre ? Je n’ai pas de réponse à cela. Sinon que cela passe forcément par l’éducation au respect et à la tolérance, et ce depuis le plus jeune âge.

Vous pouvez suivre l’actualité de Carole Rognon sur la page Facebook de son livre, en cliquant ICI ou acheter le volume sur le site de l’éditeur

Parenthèses à la violence privée de financements


Il y a quelques années, dans le cadre de la préparation d’un dossier consacré aux violences conjugales, j’avais été amenée à rencontrer les représentants des diverses associations belfortaines. J’avais alors découvert l’existence de Parenthèses à la violence. Cette association, dirigée par un psychologue, Pascal Cuenot, se consacrait à la prise en charge des auteurs de violence (hommes ou femmes).

Ce volet de la prise en charge des violences est très peu mis en avant en France. Peu d’associations, une médiatisation quasi inexistante, mais un travail sur le terrain qui a une utilité cruciale. S’attaquer aux violences conjugales en ne s’intéressant qu’aux victimes, c’est un peu comme si, lors d’une maladie, on traitait les symptômes sans s’attaquer à la racine du mal. À l’époque, Pascal Cuenot m’avait expliqué alors l’importance du travail que son association fournissait, des résultats concrets de cette action, mais aussi de sa fragilité car beaucoup de personnes ne comprennent pas que l’on « gaspille » de l’argent pour des personnes qui n’en sont pas dignes… Ce discours, je l’ai entendu souvent par le passé sur divers forums consacrés à la problématique des violences conjugales, principalement venant de la part de victimes ou d’ex-victimes. Je me souviens aussi avoir rencontré à la même époque une intervenante auprès des personnes violentes en Haute-Saône, qui m’avait part de sa crainte que l’action embryonnaire démarrée dans ce département ne soit remise en question, trop de personnes pensant que l’argent consacré à cela était jeté par les fenêtres.

Ce matin, alors que j’étais à l’écoute de ma station locale de FranceBleu (Belfort-Montbéliard), j’ai appris avec stupeur que l’association Parenthèses à la violence avait cessé son activité. À l’heure des restrictions budgétaires, celle-ci a vu ses financements publics supprimés sans que cela ne fasse parler plus que ça. Je suis tout simplement écœurée, car si il est vrai que quelques unes de ces personnes violentes ne changeront jamais, d’autres peuvent évoluer favorablement avec un bon encadrement et un travail sur soi rigoureux. La suppression des financements fait donc qu’aujourd’hui, elles n’auront plus la chance d’avoir cette opportunité… et continueront, avec leur compagne(on) actuel(le) ou futur(e) à se comporter de façon violente. Peut-être jusqu’à la fois de trop ! Cela ne semble pas poser de cas de conscience particulier à ceux qui ont décidé de supprimer les financements… C’est clairement lamentable.

Quand les victimes deviennent coupables


Deux affaires récemment jugées en France, m’amènent à m’interroger sérieusement sur la justice de ce pays. Ce qui m’interpelle encore plus, c’est que dans les deux cas, ce sont des femmes qui présidaient les débats.

La première a été jugée par la Cour d’Assises du Loiret. Une femme de 65 ans a été condamnée à 10 ans de prison ferme pour avoir tué son mari. Jusque là, rien d’anormal. Sauf que dans ce cas précis, la « victime » était alcoolique, violente avec femme et enfants, et incestueux en prime. Durant des années, cet homme charmant a battu et violé régulièrement son épouse et ses filles, et quelques jours avant le meurtre, son fils s’était donné la mort, brisé de toute cette violence subie. Montrant une totale incompréhension des mécanismes d’emprise psychologique, la présidente du tribunal à longuement insisté sur la passivité de l’accusée face à ses violences, Eh oui, sûrement qu’elle estimait qu’elle aurait dû partir… C’est ce que nous pensons tous, jusqu’au jour où l’on se retrouve confronté à cela ! Je pensais quand même qu’à l’heure où la problématique des violences conjugales est détaillée, analysée, expliquée tant par les associations que par les documentaires largement diffusés partout, ce genre de « jugement » se posait moins… Et bien non, la preuve. La cour, dans sa grande mansuétude, n’a pas retenu la préméditation. Aucune circonstance atténuante, encore moins de légitime défense…

En parallèle, dans le Point d’aujourd’hui, on peut lire un article parlant du jugement et de la condamnation d’un homme reconnu coupable de violence sur son épouse. Violence réitérée, puisqu’il avait déjà été soumis à obligation de soins et était sous contrôle judiciaire. L’épouse, traînée par les cheveux, frappée à coups de poings et de pieds, a eu le tord de ne pas se rendre à l’hôpital faire constater ses blessures. Et l’individu de se présenter devant la cour comme une victime : « Elle m’a frappé avec un biberon », « elle m’a insulté »… Rengaine bien connue de toutes les personnes qui ont été confrontées aux violences conjugales. L’avocat général souligne qu’il n’a pas respecté son contrôle judiciaire ni son obligation de soins et réclame une sanction marquante : il requiert… 4 mois de prison avec sursis (déjà là, on croit cauchemarder). Finalement, la condamnation sera de 3 mois de prison avec sursis. Là encore, c’est une femme qui présidait les débats.

Que reflètent ces deux jugements ? Une femme victime se voit refuser la légitime défense et écope de 10 ans de réclusion ferme, d’un autre un bourreau récidiviste écope de 3 mois avec sursis. C’est pas beau ? Et avec cela, on voudrait que les victimes dénoncent plus ? Que va-t-il désormais arriver à la femme du condamné avec sursis ? Qui se soucie du fait qu’elle soit désormais en grand danger, car je doute qu’il n’ait pas l’envie de lui faire payer sa condamnation. Ah mais oui, c’est vrai qu’il a été dit et répété durant le procès qu’elle était hystérique ! Mieux vaut entendre ça que d’être sourd !

Il y a des jours comme ça où, quand je lis la presse, j’ai honte. Je souhaite à ces femmes juges de ne jamais être confrontées elles-mêmes ou de n’avoir jamais une fille victime de violence conjugale. Et si cela arrive, je leur souhaite de tomber sur des juges plus ouverts et humains qu’elles n’ont pu l’être. Personne ne mérite un tel traitement.

Pour mémoire, je rappelle quand même qu’en 2012, la Cour d’Assises de Douai avait jugé une femme victime de violences répétées pour le meurtre de son mari. L’avocat général, Luc Frémiot, réputé pour son intransigeance envers les violents, avait plaidé et obtenu l’acquittement de l’accusée, estimant que la société avait failli à son devoir de protection. Cet homme remarquable est aujourd’hui en retraite… Les violents eux, sont toujours là…